Le Scarabée
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Apple devrait censurer toutes les applications de « contenu »

par ARNO*
mise en ligne : 28 avril 2010
 

Le scandale du moment chez les geeks, c’est la « censure » par Apple de l’application d’un « prix Pulitzer » sur l’AppStore de l’iPhone. Rue89 est scandalisé :

Mais le jour ou le roi décide, parce qu’il s’est levé du pied gauche, de censurer et de devenir tyran, alors les courtisans ne diront rien, puisqu’ils n’en ont pas le pouvoir ou parce qu’ils ont trouvé leur confort dans cette situation et qu’ils ne sont plus prêt à porter la critique.

Le billet fait le parallèle avec la distribution de la presse : si Apple « censure » un prix Pulitzer, cela mettrait tous les producteurs de contenu à la merci d’Apple : « nous serions face à un oligopole de censeurs privés ».

Accutalitte est également très remonté :

D’autant plus que cela souligne l’omnipotence d’Apple dans sa petite boutique. Jobs a en effet expliqué que ce refus est une erreur et que l’on n’aurait pas dû rejeter cette application. Mais sera-t-il possible d’obtenir gain de cause pour le développeur perdu au fin fond de son atelier.

Autant, d’ordinaire, je suis plutôt scandalisé par la censure, autant sur ce coup-là, je pense qu’Apple devrait aller beaucoup plus loin. Et interdire purement et simplement (ça serait dans son « contrat ») toutes ces « applications » qui prétendent vendre du contenu.

Des « applications » comme celles du New York Times, du Wall Street Journal, de Vogue, du Monde, de Libération, du Figaro, ne devraient pas être autorisées sur l’AppStore. Parce que ce ne sont pas des applications, et parce que la logique qui sous-tend ces « développements » est foireuse. Ça ferait gagner du temps (et de l’argent) à tout le monde.

Le cas de Mark Fiore est caractéristique. On parle de censure, pourtant vous pouvez parfaitement visiter le site Web de Mark Fiore avec votre iPhone ou votre iPad. Apple ne censure pas les sites Web : vous pouvez même visiter des sites porno en caressant tendrement l’écran de votre iPad si ça vous chante. Sauf que le site de Mark Fiore affiche tout son contenu sous forme d’animation Flash. La faute à Apple, ou la faute à un site qui n’utilise pas un standard ouvert et libre pour diffuser son contenu ? (Inutile de vous dire que l’absence de Flash sur iPhone et iPad est, pour moi, une grande et belle nouvelle.)

Évidemment, Flash est relativement incontournable aujourd’hui pour diffuser de la vidéo sur un site Web et être à peu près certain que madame Michu avec son Internet Explorer 6 pourra la voir. Mais pas si vous ciblez les visiteurs dotés d’un navigateur récent. Exactement le cas d’une « application » pour iPad/iPhone : il est beaucoup plus facile, rapide (et moins cher) de créer une version du site Web qui s’affichera de manière transparente sur ces supports que de développer une « application » pour cela.

Apple et la saga du micro-paiement

L’un des aspects remarquables de la stratégie d’Apple a été d’être le premier acteur du marché à réaliser ce que personne n’était jamais parvenu à imposer : une solution de micro-paiement sur Internet. D’un clic, l’utilisateur effectue instantanément un achat d’un très petit montant (par exemple un euro).

Cet aspect de l’Internet a toujours été l’objectif mythologique que tous les acteurs marchands ont rêvé d’atteindre. (L’absence d’un tel moyen a d’ailleurs largement expliqué l’attachement de l’opérateur historique en France à préserver son Minitel plutôt que de réellement promouvoir le développement de l’Internet, dans un mouvement anti-historique remarquable ; avant de risquer d’être balayé par les opérateurs privés et de devoir devenir, par force, un fournisseur d’accès Internet crédible.)

  • Les banques n’y sont jamais parvenues. Une raison historique de leur retard a été leur profond appétit pour plumer les vendeurs. Cherchant à reproduire le modèle des « terminaux carte de paiement » implantés chez les commerçants, elles ont commencé par proposer des solutions pour les sites Web très lourdes à installer, et avec des frais d’inscription élevés. Avec des technologies de communication cryptée entre le site du vendeur et celui de la banque propriétaires et complexes.
  • Paypal est arrivé : relativement simple, peu cher pour les vendeurs, « universel » (les systèmes proposés par les banques exigent du vendeur d’avoir un compte chez elles). Mais Paypal n’est pas totalement adapté pour le micro-paiement à un euro : la procédure reste un peu lourde pour le client. La volonté, d’ailleurs, de toujours vous proposer d’utiliser un « compte Paypal » plutôt que votre habituelle carte de paiement n’aide pas à simplifier le processus. Pour payer un truc de quelques dizaines d’euros, oui ; pour un achat impulsif à un euro, non.
  • Les fournisseurs d’accès ont rêvé de devenir les opérateurs du micro-paiement. Mais aucune solution, ni encore moins de standardisation qui aurait permis aux vendeurs de se brancher de manière transparente sur un tel système, ne sont jamais apparues.
  • Le grand rêve du micro-paiement a semblé accessible avec la 3G (quand ça s’appelait encore l’UMTS). Les opérateurs de téléphonie mobile se seraient bien vus dans le rôle d’intermédiaires pour cela : je veux acheter, je valide et c’est directement prélevé sur ma facture de téléphone portable. Mais la 3G est arrivée bien tard, et le catastrophique Wap (qui aurait des solutions pour le faire) n’a pas remplacé le Web (qui n’a pas réellement de standards pour se brancher sur un paiement automatique chez l’opérateur mobile).
  • Plus généralement, la concurrence entre les acteurs ne s’est jamais traduite par l’adoption d’un standard ouvert. On a aujourd’hui des solutions d’identification ouverte (OpenId), mais absolument rien qui s’en approcherait pour le micro-paiement.
  • Et c’est là qu’Apple est parvenu, de manière presque surprenante, à imposer iTunes et l’achat de musique en ligne. Micro-paiement, prélèvement quasiment transparent, achat impulsif (je l’écoute, je le veux, je l’ai, c’est payé). Par la suite, transposé sur plateforme mobile iPhone, c’est l’AppStore qui a encore développé les possibilités du micro-paiement. Windows et Nokia, évidemment, ont lancé leurs propres systèmes, et Google veut également conquérir ce marché.

Aujourd’hui les créateurs des systèmes d’exploitation, suivant le modèle d’Apple, ont tué toute possibilité pour les autres acteurs (en particulier les fournisseurs d’accès) de devenir l’opérateur du micro-paiement. Ils contrôlent le circuit de distribution de ce qui s’installe sur « leurs » machines (c’est uniquement sous cet aspect que les accusations de censure me semblent légitimes) ; mais avant tout ils fournissent et contrôlent le moyen de paiement (la morale de Steve Jobs n’a pas grand chose à voir là-dedans). À mon avis, les modèles iTunes et Appstore ont durablement flingué la 3G (la 3G a toujours peiné à trouver un modèle économique pour les dizaines de milliards d’euros investissements matériels qu’elle demande, et le micro-paiement était sa seule « killer app » envisageable).

Et la généralisation des accès wifi partagés concurrence frontalement la 3G dans cette phase d’hypermobilité des accès internet. La première version de l’iPhone n’avait pas la 3G, et l’iPad est d’abord sorti en version wifi seule (l’intégration de la 3G dans l’iPad est d’ailleurs vendue au prix du caviar, ce qui signifie qu’elle n’est pas, pour Apple, un besoin stratégique — selon la logique connue depuis les consoles de jeu, si c’était stratégique, ce serait vendu à perte).

La situation remarquable aujourd’hui, qui est assez peu commentée, est qu’Apple a découvert la poule aux œufs d’or : une solution de micro-paiement qui fonctionne, à la fois techniquement (c’est facile pour les développeurs) et commercialement (les utilisateurs l’utilisent massivement). Il est curieux que les commentaires sur l’ouverture et la fermeture des différentes plateformes ne prennent jamais cet aspect en compte.

Mais c’est bien, au fond, cette possibilité de micro-paiement qui justifie l’arrivée de toutes ces merveilleuses « applications de contenu » : à l’inverse du Web ouvert et au modèle économique inconnu, on nous promet de refermer le contenu pour pouvoir le vendre à l’unité (crier ensuite à la censure, hein, pardon...).

De l’iPhone à l’iPad

Entre le lancement de l’iPhone et celui de l’iPad, il y a une différence remarquable :

  • pour l’iPhone, Apple avait mis en avant une sélection de « web apps », c’est-à-dire de sites Web exploitant les caractéristiques de la navigation internet sur ce support ;
  • pour l’iPad, rigoureusement rien de tel. Ce qui est désormais mis en avant, c’est la liste d’« applications ». Il y a bien eu une liste de sites « iPad ready », mais elle est totalement indigente (quelques gros sites de presse, dont la caractéristique est simplement d’utiliser la balise <video> pour afficher des vidéos au lieu du seul format Flash).

À mon avis, c’est un pur choix de communication pour assurer le lancement de sa tablette. Mais c’est un mouvement contraire à l’évolution profonde des usages. Les journaux et les éditeurs de livres sont séduits par l’apparition d’un « Store » (AppStore, BookStore) avec son micro-paiement intégré, et c’est eux qui assurent lourdement le buzz autour du nouveau produit. Pour la comm, c’est bien vu.

Mais ce qui est malheureusement occulté, c’est l’invraisemblable qualité du navigateur intégré à l’iPad, Safari, largement en pointe pour :
— l’intégration du HTML5,
— la navigation adaptée à l’interaction « tactile ».

Des sites Web bien fichus ou des applications de contenu à la noix ?

La plupart des « applications » vendues sur l’AppStore peuvent être réalisées directement sous forme de « web apps » livrées sous forme de site Web. Les jeux sont sans doute la principale exception, mais à l’inverse les « applications de contenu » telles que celles des journaux, des magazines et des éditeurs de livre peuvent d’ors et déjà être réalisées entièrement sous forme de sites Web.

En particulier :
— les effets d’animation graphique et la navigation rigolote peuvent parfaitement être réalisés en HTML/CSS/Javascript, y compris les effets d’animation 3D ; ces effets sont même accélérés au niveau matériel et le javascript a cessé d’être « un truc qui rame » (au contraire),
— le téléchargement d’un « numéro » complet et la consultation hors-ligne peuvent tout à fait être réalisés, dans le cadre même du site Web, avec le cache local avancé (fichier « Manifest ») et la base de données du côté client.

En pratique, ça donnerait : je viens sur le site Web du Scarabée avec ma tablette, je l’installe en bookmark sur mon écran d’accueil et je peux alors le consulter intégralement dans le métro, sans connexion active. Si j’ai une connexion active, de manière transparente ou sur demande, je récupère les mises à jour que je pourrai consulter plus tard (avec le confort d’une « application » ou d’un site Web que je serais en train de visiter). Je peux même me débarrasser du bandeau de navigation de Safari pour faire encore plus « application en plein écran ». Si je veux faire des grandes animations spectaculaires, ça n’est pas plus compliqué que ça, avec les styles et les transitions CSS de Safari. Avec ce que j’ai déjà intégré dans SPIP, je peux vous faire une version adaptée du site déjà existant (pas besoin de refaire tout un système, c’est le même contenu déjà mis en ligne sur le site Web qui est, simplement, « emballé » autrement), une gestion de la typographie über-puissante (césures, veuves et orphelines, etc.), un habillage spectaculaire des images, et je pense qu’un multicolonnage efficace et intelligent n’est plus hors de portée.

(Accessoirement, si je livre un flux RSS bien construit et complet, n’importe quel bon lecteur de flux RSS fera grosso modo la même chose, sans que j’ai à faire le moindre développement. Et l’usager pourra agréger lui-même plusieurs sources d’informations qu’il trouve pertinentes. Lecteur de flux RSS qui pourra lui-même être une web app.)

Mon « site Web » offre alors, pour l’usager d’une tablette, exactement les mêmes avantages et caractéristiques que si j’avais développé une « application de contenu » ; à cela près que je ne paie pas un prestataire hors de prix pour « publier » chaque numéro (je me contente de mettre à jour mon site Web comme d’habitude), que même sur tablette mon site s’insère dans les usages de recommandation entre usagers, que je ne change pas de CMS (libre et gratuit) et que le confort et l’accessibilité sont assurés nativement par le système d’exploitation de la tablette (si j’ai respecté les normes du Web).

Le temps que Firefox soit disponible sur des tablettes (donc concurrentes de l’iPad), il permettra également tout cela (à mon avis, il lui manque actuellement la base de données côté utilisateur). Quant à Android, puisqu’il utilise le même moteur qu’Apple (Webkit), il est déjà au même niveau. En revanche, les tablettes qui tourneraient sous Windows avec Microsoft Internet Explorer prendraient énormément de retard de ce côté.

Dès à présent, il n’y a rigoureusement rien, dans les différentes démonstrations d’« applications » que nous ont montré les éditeurs de quotidiens et des magazines, qu’on ne puisse réaliser sous forme de site Web. Même, j’insiste, la consultation hors connexion.

Le Web va à nouveau tuer les contenus fermés

Le seul intérêt pour les producteurs de contenu à privilégier, comme ils le font actuellement, les « applications » au détriment de sites exploitant les dernières possibilités des formats ouverts du Web, c’est la possibilité de fermer leur contenu et d’espérer profiter du micro-paiement.

Ça pourrait fonctionner un moment, mais uniquement le temps que les usages du Web se banalisent sur les tablettes. (Hormis les jeux, je pense que la connexion hyper-mobile au Web est le véritable intérêt des tablettes.)

Narvic a déjà parfaitement exposé pourquoi l’orientation des sites de presse vers les applications fermées est une nouvelle erreur historique, ou un aveu d’échec d’un secteur qui accepte de n’être rien de plus qu’un marché de niche. (Si vous ne l’avez pas encore fait, lisez son article.)

Steven B. Johnson voit l’iPad comme un « ennemi du mot », justement à cause de la fermeture de ces applications de contenu.

Et ceux qui s’indignent de la « censure » et du « monopole » que subiraient les producteurs d’applications de contenu sur l’AppStore, finalement, font un constat similaire.

L’erreur, à mon avis, est de s’arrêter aux « applications » en faisant l’impasse sur la véritable force de ces tablettes : la connexion à l’internet et l’intégration poussée des « web apps » basées sur les standards ouverts.

Mais le problème ne vient pas de la « censure » d’Apple. C’est le mouvement naturel du Web et des contenus ouverts (que l’on peut copier, partager, recommander, sélectionner, twitter, facebooker...) qui aura, à nouveau, la peau de ces applications.

  • Alors que l’Internet n’avait aucun moyen de réaliser des micro-paiements, il a balayé totalement le Minitel. Alors que les producteurs de contenus et de services disposaient d’une solution au modèle économique connu et viable, ils sont tous passés sur le Web (sans modèle économique, sans revenu direct).
  • Alors que le Web n’était pas si vaste qu’aujourd’hui, et ses contenus peu professionnalisés, il a balayé les services « professionnels » tels que Compuserve.
  • Alors que le Web était graphiquement indigent et qu’y trouver l’info n’était pas facile, il a balayé les services graphiques et simples d’accès tels qu’AOL (je ne me souviens même pas du nom du village graphique proposé par Apple à l’époque).
  • Alors que le Web offrait une interactivité limitée et des graphismes hideux, il a totalement tué les cédéroms. Les cédéroms sont vraiment ce à quoi on pourrait comparer ces « applications » : ça n’a jamais réellement fonctionné, on en achetait un ou deux « pour voir » et pour justifier l’achat du lecteur tout nouveau qu’on venait de s’offrir, et rapidement on ne chargeait même plus ceux qui étaient filés gratuitement avec les magazines. Mais ça a duré longtemps côté producteurs, puisqu’il y avait l’espoir d’un modèle économique (le truc est vendu à l’unité, contrairement au site Web).
  • XPress, puis Indesign d’Adobe, ont de longue date tenté de faire croire qu’avec leurs solutions de PAO, on pourrait fabriquer le « journal papier » et, d’un clic, un chouette autre format super-kikou et interactif. Mais non, personne n’a jamais sérieusement fait un site Web comme ça.

Aujourd’hui, Safari sur iPad, Chrome sur Android, Firefox sur les prochaines tablettes, permettent tous de faire ce que promettent les « applications de contenu » (journaux, magazines, livres) :
— interactivité puissante, graphismes élaborés,
— consultation hors ligne.

Alors évidemment, le Web ouvert va à nouveau tuer cette tentative de nous vendre des contenus fermés qui n’ont même pas l’avantage de proposer quelque chose de « mieux » techniquement. Aujourd’hui, on parle de près d’un million d’iPad en circulation, et de 3200 abonnements à l’application du Wall Street Journal. Aucune des « applications » des grands médias n’est dans les « top charts » des téléchargements (vraiment aucune, l’application Time arrive en 80e position ; en revanche, avant, des applications consacrées à l’information ouverte, lecture de flux RSS et autres, il y en a plusieurs). Et cela malgré l’attrait de la nouveauté, le buzz médiatique et l’absence de sites exploitant réellement les nouvelles possibilités du Web qui pourraient faire briller votre tablette. Est-ce que le Web n’aurait pas déjà tué ces cochonneries aux contenus fermés, sans même faire l’effort de s’adapter à ses propres nouvelles possibilités ?

Sauver des marques qui sont déjà mortes

Une des préoccupations des producteurs de presse est, actuellement, de sauvegarder leur « marque ».

Eric Fottorino, du Monde, prétend :

« le journal de référence doit devenir une marque de référence et, de préférence, qui suscite l’attractivité. [...] Pour la première fois de son histoire, Le Monde se présente comme une marque globale. »

Mais ces « marques » sont mortes !

Avec le papier, oui, on achetait son quotidien et, arrivé à la machine à café pour la pause ex-cigarette en fin de mâtinée, on pouvait dire « J’ai lu dans le Monde que... ». Choisir son quotidien, et sa marque, fixait sa propre image personnelle : de droite, de gauche, impertinent, intellectuel, popu...

Mais maintenant, on passe par des agrégateurs (Rezo.net, Google News...), par les recommandations de gré à gré (les amis sur Facebook référencent les trucs qui buzzent, les gens que vous suivez sur Twitter référencent les sujets qui vous intéressent...), par une recherche sur un moteur de recherche. On ne lit plus « le journal » ; même ceux qui lisent régulièrement la presse en ligne lisent un article de celui-ci, une page de celui-là, puis un billet de tel blog. Arrivé à la machine à café, on ne dit plus « J’ai lu dans le Canard enchaîné que... », mais « J’ai lu sur Internet que... ».

Les attaques du barbichu de Libération contre Google News (réclamant une nouvelle taxe et oubliant que la presse vit déjà largement de généreuses subventions) ne me semblent pas viser un « concurrent », mais plus fondamentalement l’agrégateur qui détruit sa marque. Avec l’agrégateur, vous ne passez plus par la page d’accueil d’un quotidien identifié avant d’en lire plusieurs articles ; vous lisez l’article qui vous intéresse puis vous allez ailleurs.

Les « applications » sur tablette représentent largement, pour des médias qui se rêvent en « marque globale », le dernier moyen de rétablir le rapport du lecteur à leur marque (« je l’ai lu dans l’application du Monde »).

Mais ces marques sont déjà mortes, les outils de recommandation de gré à gré entre usagers ont achevé un mouvement que les journaux ont eux-même initié (production low-cost de contenus interchangeables, expansion capitalistique en « groupes média » à l’identité diluée, acceptation de l’imposition de l’actualité par la télévision et la radio...). Dans quelques rares pays, les Unes des journaux parlent d’événements différents le même jour selon leur orientation politique (au Liban par exemple) ; en France, tous les quotidiens couvrent en Une exactement les trois mêmes sujets, qui sont ceux du journal télévisé du soir (forgés largement par l’actualité du divertissement ou le calendrier du gouvernement).

Apple devrait définitivement bloquer ces applications de « contenu »

De fait, Apple devrait rétablir la situation et, purement et simplement, interdire toutes ces applications qui prétendent vendre du contenu fermé.

— Pour les producteurs de contenu, ce serait particulièrement bénéfique. Au lieu de suivre les conseils des prestataires et d’investir dans des développements morts-nés (parce que ça coûte, ces conneries !) et de se couper de leurs derniers lecteurs, ils se consacreraient à des développements dans un Web ouvert qui maintiendrait leur présence dans les systèmes de référencement de gré à gré par les usagers (seul moyen de conserver leurs derniers lecteurs). Au lieu de se disperser dans des technologies « multi-formats » sans avenir et hors de prix (la présentation-slash-publicité de Wired avec Adobe est spectaculaire quant à la lourdeur du truc pour réaliser un produit sans intérêt – ouah, je peux interagir avec la page de pub !), exploiter au mieux ce qui fonctionne déjà en matière de CMS et de technologies ouvertes du Web.

— Le problème de la « censure » serait illico résolu. Libération, le Monde et le Figaro ne seraient pas plus soumis à la censure d’Apple que le premier site porno venu.

— Le développement sur la base de standards ouverts, que l’on retrouvera sur Safari, Chrome et Firefox (et MSIE dans vingt ans), permettra de mutualiser beaucoup plus les développements. (Puisque qu’Apple adopte le principe de Microsoft : le principal acteur du marché force les autres à développer pour sa plateforme en interdisant les possibilités de simple « portage » – ce qu’il ne fait pas, en revanche, pour les technologies du Web.)

— Pour Apple, ce serait le moyen de réellement promouvoir ce qui fait tout l’intérêt de la tablette, un Web hyper-mobile très puissant. L’utilité des tablettes (qui sont moins mobiles qu’un téléphone portable, et moins multi-fonction que les ordinateurs) est encore discutée. Passés les premiers jours, ceux qui l’ont semblent ne pas trouver une grande utilité pour l’instant aux différentes applications. En revanche, consulter confortablement le Web sur un tel support ne se dément pas. C’est donc cet usage qu’il faut promouvoir pour « trouver une utilité » aux tablettes (qui compris via des « web applications » à usage professionnel), et c’est justement là qu’Apple a une avance certaine sur tous ses concurrents.

— Je pense d’ailleurs que, pour Apple, malgré les effets de communication, ces « applications de contenu » ne sont pas une piste stratégique. Avant le lancement officiel de la tablette, en entendant toutes ces histoires de « sauver la presse avec l’iPad », je m’attendais à une sorte de « kiosque numérique » géré par Apple, qui vendrait exclusivement des abonnements et des consultations au numéro, sur lesquels les éditeurs de journaux viendraient se greffer, un peu à la manière du « bookstore ». Un peu comme Zinio, mais en beaucoup mieux (et en HTML). Rien de tel. Il y a un AppStore pour vendre des applications, un BookStore pour vendre des livres, mais rien d’adapté aux contenus de presse (on voit d’ailleurs que les « applications de contenu » sont obligées de fabriquer à nouveau leur propre interface pour commander et régler des numéros ou des abonnements).

Il y a un décalage marqué entre la communication presque tout entière consacrée aux « applications de presse » (et aux jeux, qui eux auront un « game center » prochainement) et l’absence totale d’outil pour faciliter l’abonnement et le micro-paiement pour les contenus de presse, ce qui indiquerait que, pour Apple, ce marché n’a pas d’intérêt fondamental.

En dehors de l’intérêt, pour l’heure, de faire assurer sa publicité de lancement par les médias qui espèrent dans le même temps participer à la « ruée vers l’or » des « applications » sur l’AppStore.

Sur la page de l’application « Time magazine », vendue cinq dollars l’unité sur l’AppStore (l’abonnement de la version papier coûte 20 dollars pour 56 numéros !), un participant a sobrement commenté : « You’re so dead ».

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