Le Scarabée
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Caro avant Caro

par ARNO*
mise en ligne : 7 octobre 2003
 

La première fois que j’ai rencontré Caro, c’était à une soirée organisée par des amis communs : la copine de l’ami d’un pote m’avait traîné chez le copain d’une copine de sa s˛ur (ou quelque chose comme ça). On est devenus amis au premier contact : alors que tout le monde se faisait des mondanités, ambiance je te serre la main en entamant une conversation avec quelqu’un d’autre, je te fais les quatre bises réglementaires en pensant ostensiblement à autre chose, Caro et moi on s’est dit bonjour sans chichi, mais avec plein de morceaux de vraie chaleur humaine véritable dans les yeux.

Je lui ai proposé d’aller nous chercher à boire, elle a dit d’accord je t’attends là, et quand je suis revenu avec deux flûtes, elle m’attendait bien là où elle m’avait dit qu’elle serait, mine de rien j’ai trouvé ça gentil. On a bu une gorgée de Champagne, elle a fait un air genre « hum il est bon », j’ai fait une grimace et j’ai commenté « il est dégueu, ce roteux », ça l’a surprise, elle a reconnu que « c’est vrai qu’il est pas terrible », et on s’est mis à rire.

(Purée, c’est dingue que je m’en souvienne, de notre premier rire ensemble. Pour un type totalement infoutu de se souvenir des anniversaires, je trouve ça un peu con-con, mais plutôt mignon.)

On s’est lancés dans une laborieuse explication du pourquoi du comment de notre présence à cette soirée, avec l’énumération complète de qui on connaissait et avec qui on était venus. Finalement on a bien dû admettre qu’on ne savait ni l’un ni l’autre chez qui on se trouvait, qu’on n’avait rigoureusement aucune connaissance commune et qu’on savait encore moins ce qu’on était censés célébrer. Alors on a porté des toasts, moi « à l’anniversaire de Machin » (tchin !), elle « aux fiançailles de Bidule et Trucmuche » (re-tchin !) et on a encore ri comme deux andouilles.

Rapidement on s’est réfugiés dans le calme de la cuisine, et pendant de longues heures on a discuté. Au fil du temps la conversation devenait de moins en moins superficielle. Je crois avoir réussi à lui dire mon nom complet et ce que je fais dans la vie, raconté quelques voyages, deux trois anecdotes qui seraient des exemples représentatifs de trucs auxquels je crois, mais j’ai surtout bu ses paroles. Plus j’écoutais, et plus elle parlait. Son boulot, alimentaire, sa jeune s˛ur, difficile, ses parents, envahissants... et puis son mec.

Son mec, « Francis », sur lequel j’ai plus appris en une soirée que si j’avais passé quinze jours enfermé dans une cellule de prison avec lui. Son mec omniprésent, son grand amour, son premier amant ou presque, celui qui a vraiment compté, « enfin tu vois ce que je veux dire », un type brillant au charme fou, et très mignon avec ça, son premier et unique amour, « mais ça je te l’ai déjà dit »...

Passé minuit, son mec omniprésent est devenu petit à petit le type absent parce que jamais là quand il faudrait, et absent même quand il est là, charmeur mais menteur, mignon mais qui a le tort d’en être conscient, brillant avec les autres mais creux avec elle... De temps en temps je lâchais un vague commentaire visant à démontrer que je suivais l’exposé des faits (« hum, la force de l’habitude », « t’en as parlé, avec lui ? »...). Depuis ce jour, tous ceux qui nous connaissent, Caro et moi, ont entendu parler du « fameux Francis ». Ce soir-là, elle te me l’a chaudement rhabillé pour l’hiver. « Oh mais je ne parle que de Francis, je suis désolée. », alors je lui racontais une anecdote vachement signifiante des machins auxquels je suppose que je crois, et ensuite elle démarrait un nouveau refrain au sujet du fameux Francis.

Vers trois heures du matin, sa copine est entrée dans la cuisine : « Alors, les amoureux ? » Avec Caro on a échangé un regard affligé, et sa copine a annoncé : « Nous on rentre, tu viens ? » Je lui ai proposé de rester encore un peu, je la ramènerais, ah oui mais ce soir j’ai pas pris ma voiture, on pourrait partager un taxi, tu rentres sur quel coin ? Clichy, zut, c’est exactement pas du tout du côté de chez moi. Sa (salope de) copine a insisté « Bon, tu te décides ? » Caro s’est levée (« C’est plus simple que... »), j’ai opiné (« Oui, c’est vrai que... »).

Je l’ai rattrapée dans le vestibule de l’entrée, et je lui ai tendu un bout de papier, en essayant d’adopter un ton aussi détendu et détaché que possible : « Allez, c’est idiot, j’ai vraiment passé une soirée très agréable... c’est mon téléphone, tu peux m’appeler si tu veux, moi ça me fera plaisir en tout cas » et je suis resté là avec mon numéro de téléphone à la main, attendant une sorte de verdict implacable, à me demander pourquoi j’avais dit « c’est idiot » et « en tout cas ». Elle a pris le bout de papier, l’a mis dans sa poche et m’a refait deux bises, cette fois très appuyées, avec plein de vrais morceaux de tendresse véritable dedans, et m’a murmuré à l’oreille : « Tu es vraiment adorable ». La porte s’est refermée derrière elle, et je suis resté là pendant quelques minutes, agonisant d’incertitude et fou du bonheur qu’elle ait accepté mon numéro.

Dans la voiture de mes amis, la copine assise sur le siège passager a commenté : « Dis donc, elle était très jolie, la petite blonde avec qui tu étais ce soir. » Son copain, en conduisant, s’est interrogé avec finesse : « Où vous étiez passés, tout ce temps ? Tu lui as mis un coup de bite, au moins ? » J’ai fait mine de n’avoir rien entendu, pendant que sa nana lui envoyait un coup de coude. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que, c’est vrai, en plus elle est très jolie.

* *

« Bonjour, c’est Caroline. » Je me cale le téléphone entre le menton et l’épaule, parce que j’ai besoin des deux mains pour fixer le porte-filtre à mon percolateur : « Salut ». « On a discuté, samedi dernier, chez, euh, aux fiançailles de Machin et Trucmuche dans le onzième... » J’avais reconnu, mais je cherche quelque chose de finaud à lui dire : « Je suis content que tu m’appelles, j’ai vraiment passé une bonne soirée l’autre soir... Comment tu vas ? » (autant pour le côté spirituel).

Caro suggère : « Je me disais, on pourrait déjeuner ensemble, un de ces quatre, si ça te dit. » J’appuie sur le bouton du percolateur, et je propose « Ben, demain midi, tu peux ? »
— C’est quoi ce bruit ?
— C’est rien, c’est ma machine à café.
— Tu te fais du café ?
— Oui, je me lève, il me faut du café.

Elle fait mine de culpabiliser : « Je te réveille ? » Je mens : « Non, non, t’inquiète. Alors, demain midi, c’est possible pour toi ? » Euh, ben oui, demain midi, en fait oui.

* *

Demain midi, je la retrouve comme convenu à l’entrée des Buttes Chaumont. « Tu connais un restau, dans le coin ? » Mystérieux, je lui explique que « j’ai mieux que ça ». Je la traîne dans le parc (« Où tu m’emmènes, comme ça ? ») et, au détour d’un chemin, je défais mon petit sac à dos. J’en tire une grande serviette et j’installe deux verres à vin, une demi-bouteille de Gewurtz et quatre sandwichs : « J’ai fait des sandwichs au foie gras, ça te va ? »

Elle s’installe en souriant et je lui dis qu’elle est très jolie, sa robe.

On reste là jusqu’à quatre heures, à papoter légèrement, elle parle plusieurs fois de Francis, mais pour me dire que, non, cette fois elle ne va pas me parler de lui. Quand elle se rend compte qu’il commence à faire frisquet, elle lâche « Han, je devrais être au boulot, je vais me faire remonter les bretelles. » Je la raccompagne jusqu’à son taf, et je lui demande si on remet ça bientôt. « Bien sûr. » Elle me dépose un gentil baiser sur la joue : « Mais plus de pique-nique, hein, ne va pas te faire des idées... »

Comme si j’étais du genre à me faire des idées. Arrivé en bas de chez moi, je balance un coup de pied dans une poubelle. Dans les films, les gens font ça parce que ça soulage. En fait, ça ne soulage pas du tout.

* *

— Hello, c’est Arno. Ça va ?
— Moyen, il me fait chier de plus en plus.
— Tu veux qu’on se retrouve quelque part ?
— Non, je suis pas d’humeur, il me fait trop chier.
— Tu veux qu’on se rappelle plus tard ?
— Non non, ça me fait plaisir de t’entendre.

Évidemment, elle passe l’heure qui suit à beaucoup plus parler qu’à m’« entendre ». J’ai droit aux dernières aventures du fameux Francis, « t’imagines pas ce qu’il a osé me dire », « je comprends pas qu’il devienne comme ça »... Je compatis sincèrement, mais je ne sais pas trop quoi dire. Alors je l’écoute, et je ne dis rien.

* *

« T’es bien guillerette. » Elle semble toute fière : « Ça y est, je l’ai quitté ! » Elle s’est installée chez Nathalie et Christian.

J’attends patiemment la suite des explications. Engueulade, insultes, finalement ils se seraient plutôt quittés d’un commun désaccord. Elle se met à pleurer, je lui pose la main sur le visage et lui caresse maladroitement la joue avec le pouce. Elle prend mon poignet et laisse son visage posé dans le creux de ma main.

« C’est moi, hein ? Je suis trop chiante, c’est ça ? Le type qui m’aime, je le mets dans un tel état qu’il finit par me jeter comme une malpropre. »

Je suis perplexe, je décide de la brusquer : « Non mais ça ne va pas de croire des conneries pareilles ? » Elle lâche mon poignet et renifle bruyamment. Elle me fixe d’un regard qui impose une explication, et sans traîner.

J’attaque : « Ce type, visiblement, c’est un gros con. » Elle m’interrompt : « C’est pas vrai, tu peux pas dire ça. » Mauvaise pioche. « Bon, c’est pas un gros con, alors. Mais toi, alors... » Je cherche la suite sous son étroite surveillance : « Toi, euh, tu es gentille, douce, aimante... » Voilà qui semble la convaincre un peu plus, elle attend visiblement la suite. J’improvise - solitude du rameur de fond : « et, bon, tu t’es donnée, sans euh, avec une infinie générosité, quoi. » Elle opine. « S’il n’est pas capable de voir ça, bon ben qu’est-ce que tu veux faire de plus. » Elle soupire : « C’est vrai. »

Je conclue en souriant : « Ben s’il est pas foutu de voir ça, alors c’est un gros con. » Elle rit : « D’accord, c’est un peu un gros con, alors. » Et elle repose la tête dans le creux de ma main.

* *

La semaine suivante, elle retourne s’installer avec le gros con.

— Allô, c’est Arno.
— Ah, euh, salut.
— Qu’est-ce que tu fais ? Tu m’évites, maintenant ?
— Euh, non, pas du tout...
— Écoute, espèce de grande sauterelle idiote, tu fais bien ce que tu veux. Si ça te rend plus heureuse, tant mieux. Mais m’éviter parce que t’as changé d’avis et parce que tu n’es pas certaine de pas faire une connerie, c’est injuste.
— Tu m’as traitée de grande sauterelle idiote, là ?
— Oui.
— Et toi, alors, tu n’es qu’un, qu’un...

Et on part d’un interminable fou rire qui va me coûter cher sur ma facture de téléphone.

* *

Quinze jours plus tard, elle emménage à nouveau chez Nathalie.

On se voit beaucoup. Énormément, même. Les bouffes à midi, ça me perturbe mes horaires. Du coup le filtre de mon percolateur est encrassé. Vérification faite, c’est le joint en crépine qu’il faut changer.

Entre nos déjeuners et les coups de téléphone, j’entends plus parler du fameux Francis que de ma propre famille. « Il t’a fait le plan “je suis désolé, je me suis trompé, il n’y a que toi que j’aime” et tout le tralala ? La grande scène de l’acte II ? Et après ça a recommencé comme avant, dans le pénible ? » Elle : « Euh, oui. Comment tu sais ça ? » Pfiou, alors là, fastoche : « Les garçons font ça. Ils n’arrivent pas à rompre. Ils se compliquent et ça tourne au sordide : ils veulent rompre, mais ils ne veulent pas que ça vienne d’eux, ils veulent que tu partes, mais ils ne veulent pas te laisser partir. » Elle me torpille l’argumentaire avec une facilité déconcertante : « Tu fais ça, toi ? »

Je crois bien que je suis devenu le gentil confident. Je me dis que je pourrais essayer de changer ça, mais pas en ce moment. En ce moment, elle est carrément paumée, et ça serait profiter. Ou manquer de respect. Ou les deux. En tout cas, ça ne nous mènerait pas bien loin, parce qu’on serait partis sur une situation pas très saine.

À certains moments, je l’écoute parler, je la regarde, et je me dis que je suis vraiment un gentil garçon, je me trouverais presque épatant tellement je suis respectueux, patient, bien comme il faut avec cette Caro qui est larguée. Genre c’est une relation qui se construit, et c’est plutôt de ça que j’ai envie, de ça qu’elle a besoin. Le reste du temps, je me dis que je suis vraiment trop con.

* *

Les quatre mois suivants, Caro est prise d’une sorte d’incontrôlable frénésie de mecs. Elle multiplie les passades. Par une curieuse coïncidence, ce sont toujours des types costauds et pas très finauds. J’ai évidemment droit à tous les détails. Là, c’est certain, je suis vraiment trop con.

Jusqu’à l’épisode dit « épisode Lucas ».

* *

Trois heures du matin, je suis en train de regarder le film de boules sur le câble.
— Allô, c’est Caro.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Ça ne va pas.
— Tu veux que je vienne ?
— S’il te plaît.

Quand j’arrive, Nathalie est en train de lui servir du thé. Caro est recroquevillée dans le canapé, emmitouflée dans une couverture. Je m’assieds à côté d’elle et approche ma main. Nathalie fulmine : « Ce salaud l’a frappée. » Me revoilà dans une de ces phases d’impuissance et d’indécision qui me rendent la vie très compliquée : je me demande si je dois la toucher pour la rassurer, ou ne pas la toucher pour ne pas la brusquer, rapport à ce que moi aussi je suis un homme (quelque part) ; maintenant que j’ai tendu la main, je fais quoi ? je la retire ou je continue à la tendre vers elle, ou je reste avec le bras en l’air. Mais Caro se jette dans mes bras et se pend à mon cou. Surpris, je reste comme une grande andouille les bras ballants quelques instants, et puis je finis par la serrer très fort pendant qu’elle pleure à gros bouillons.

« C’est Lucas ? » (le gros navrant qu’elle fréquente depuis quinze jours) Nathalie me fait signe que c’est bien lui. Caro se met à trembler violemment : « Il va vouloir revenir. » J’essaie de la rassurer : « Ça va, on est là, maintenant. Il ne pourra pas revenir. » Nathalie confirme, avec un regard lourd de sous-entendus : « De toute façon, Charles a passé des coups de fils à quelques copains, il est allé les retrouver dehors, et ils vont, euh, surveiller la porte toute la nuit. » Je transmets le message : « Tu vois, tu ne risques plus rien... »

Nathalie débarrasse la table basse : « Bon ben maintenant, la miss, ça lui ferait du bien qu’elle prenne un bain, ensuite on ira tous se coucher. » Caro se traîne jusqu’à la salle de bain.

Quelques minutes plus tard, je l’entends appeler : « Arno ? »
— Oui ?
— Tu peux venir ?
— Euh, tu es sûre ?
— Oui, viens.

Je la trouve assise dans la baignoire, de l’eau jusqu’au nombril, nue, les bras serrés autour des genoux. Elle grelotte : « J’ai froid. Je, j’ai si froid. » Je trempe la main dans l’eau, elle est bouillante. « Sors de là, ma chérie, tu vas t’ébouillanter. » Elle se lève, essaie de passer une jambe par-dessus le rebord, elle glisse, j’essaie de la rattraper, et nous nous affalons sur le carrelage blanc. Je lui demande si elle s’est fait mal, elle me dit que non, je lui demande si elle veut que je l’aide à se relever, elle me dit que non, alors on reste là, allongés sur le sol, je la serre dans mes bras et je la laisse pleurer longuement. Si on mettait cette scène dans un film, personne n’y croirait.

Puis je lui enfile un peignoir et la conduit à son lit. Je la borde et lui dépose un baiser sur le front. « Ça va aller ? » Non, ça ne va pas aller : « Reste, s’il te plaît. » Alors je m’allonge à côté d’elle, et je l’enlace à nouveau. Nous restons comme ça jusqu’au matin.

Quand, finalement, elle s’endort, je me dis que je n’aurais pas grand-chose à faire pour qu’elle et moi... et puis que non, je ne suis pas ce genre de salaud, et que quand même je suis un salaud d’y avoir pensé à ce moment-là. Et voilà que maintenant je culpabilise ! Je me dis que je suis vraiment trop con.

Au petit déjeuner, pendant qu’on laisse Caro dormir, Charles annonce que « ce type », Lucas, il y a peu de chances qu’il ose encore l’approcher, « après cette nuit », et il nous lance un regard signifiant qu’il y a autre chose à comprendre. Je lui dis que je n’approuve pas vraiment, mais bon... et je partage avec lui et Nathalie ce grand moment de conspiration, à la fois lourd et grotesque.

* *

Les semaines qui suivent, Caro est à ramasser à la petite cuillère. Elle s’est encore mise une idée saugrenue dans la tête : « Ça doit venir de moi, hein. Je les choisis, je les attire ? Je tombe uniquement sur des salauds et des tordus ? »

Je décide de me montrer, une fois de plus, compatissant et doux : « C’est dingue, ça. Vous, les filles, on vous a appris à vous convaincre de conneries dès la petite école, ou quoi ? » Je ne sais pas si je l’ai mise dans l’état que je souhaitais, mais en tout cas, elle m’écoute. Et plutôt deux fois qu’une.

« Je me demande pourquoi on ne préviens pas les filles systématiquement, parce que ça vous éviterait de vous sentir coupable quand ça arrive : le nombre de garçons qui frappent leur copine, il est énorme. Un jour où l’autre, ça arrive à toutes les filles. » Elle nie : « Pas toutes, pas toutes. » Je continue : « Si tu veux, mais je n’en connais quasiment aucune à qui ça n’est pas arrivé. Tôt ou tard, c’est le mauvais numéro qui sort, et le type à qui tu te donnes, il te fout sur la gueule. Ça peut arriver aussi bien à 17 ans qu’à 50, et les filles n’y sont absolument pour rien. Ça y est, tu es tombée sur le pervers du lot, c’est l’horreur, mais ça n’est pas ta faute. »

« Je te trouve bien cynique. T’es dégueulasse de dire ça. » « C’est la situation qui est dégueulasse. Crois-moi, ça me dégoûte aussi, mais c’est un fait : toutes mes amies, un jour ou l’autre, se sont fait cogner par le type auquel elles faisaient confiance. Et toutes, je peux te le jurer, m’ont sorti ton couplet sur leur sentiment de culpabilité, à se demander si c’est pas elles qui font les mauvais choix, si ça ne viendrait pas d’elles... Et ça, c’est un piège qu’il faut éviter si tu veux espérer repartir : ça n’est pas ta faute, ça ne vient pas de toi, tu n’as pas choisi de te faire frapper. »

Elle se détend un peu : « Oui mais quand même, c’est bien moi qui l’ai choisi, ce type, c’est pas comme s’il m’avait violée dans la rue. » « Sauf que ce type, c’est un pervers : son mode opératoire, ça n’est pas de faire du mal à quelqu’un qu’il ne connaît pas, il choisit de faire souffrir quelqu’un qui lui fait confiance. Pour faire ça, clairement, c’est un pervers. Et les pervers sont charmants, séducteurs, gentils, parfaits sous tous rapports. Sinon ils ne pourraient pas se faire aimer de leur victime pour pouvoir les faire souffrir. Le pervers, par définition, il est du genre amant parfait. Tu n’y pouvais rigoureusement rien. »

Elle réfléchit un peu, et elle me passe la main dans les cheveux : « T’as raison. »

Je commande un autre café, tout en me demandant si je ne devrais pas y aller mollo sur la psychologie à deux balles.

* *

Caro va mieux, ces derniers temps. Il m’arrive de dormir quelques fois avec elle chez Nathalie et Charles ; ensuite, pendant quelques jours, elle se montre plutôt froide et un poil distante, comme si elle avait l’impression qu’en dormant enlacés, juste comme ça, on était allés un peu trop loin. Quand ça arrive, j’ai l’impression désagréable d’être un pendu accroché à un yo-yo.

* *

« Bon, cette fois c’est décidé, les mecs, c’est fini. » Je lui fais mon air qui veut dire : regarde comme je suis consterné. Elle insiste : « Tu me crois pas ? Hé bien je te le dis, maintenant, les mecs, c’est fini. »

Je me contente de touiller le sucre dans ma tasse. Elle aurait un peu tendance à s’emporter, la Caro : « Quoi, tu vas encore me dire que c’est des conneries ? »

Je pose la cuillère et je la regarde presque froidement : « Ben oui, c’est une connerie. Qu’est-ce que tu vas faire, tu vas rationner tes sentiments ? Tu vas t’interdire d’aimer ? T’as qu’à te faire nonne tout de suite, au moins tu recevras des coups de fouet quand tu auras des pensées impures. »

Elle s’énerve : « Tu peux parler. Moi j’en ai marre, j’en ai trop pris plein la gueule. L’amour, pfiout, je fais une croix dessus. »

Pour une fois, c’est moi qui l’engueule carrément : « Mais qu’est-ce que tu crois, qu’on n’en a pas tous pris plein la gueule ? Tu crois que je me méfie pas, moi aussi, de mes sentiments ? Tu m’as jamais vu détaler comme un lapin parce que j’ai eu peur que ça aille trop loin ? Tu crois pas qu’à moi aussi, on m’a arraché mes sentiments, qu’on en a fait des confettis et qu’on me les a jetés à la tronche ? » (Caro est abasourdie. Je réalise que l’image des confettis, c’est peut-être un peu too much.) « Bordel, regarde autour de toi, on est tous des abîmés de la vie. Des trahis, des blessés, des cocus, des déçus, des estropiés. Tu peux bien décider de te mutiler, de t’interdire de tomber amoureuse si ça t’amuse, mais n’espère pas que je t’approuve. »

Elle regarde ses pieds : « Ben dis donc. Excuse-moi. »

Comme je tapote nerveusement la cuillère sur la table, elle pose sa main sur la mienne, et elle me dit : « Tu sais, si j’étais moins conne, c’est avec toi que je serais. »

Alors je fixe ses yeux, je lui murmure « Mais non tu n’es pas conne », et je lui donne le plus tendre baiser qu’un abîmé de la vie puisse donner.

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