Le Scarabée
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Contre-offensive média

par ARNO*
mise en ligne : 6 janvier 1998
 

Coup d’envoi officiel de la campagne médiatique contre le mouvement social des chômeurs.

Ce week-end, nos médias ont pris une décision importante : le mouvement des chômeurs, c’était bien pour remplir les programmes entre les horoscopes pour l’année prochaine et les petits culs du Crazy Horse, mais ça commence à bien faire.

Alors, comme pendant les grèves de 95, les médias se lancent sans retenue dans la lutte anti-sociale. Comme en 95, le mouvement est très populaire auprès des Français, mais comme en 95, si ça continue il faudra que ça cesse ! Le matraquage contre les revendications sociales des plus démunis vient donc de commencer. Suivez bien les prochaines semaines, achetez notamment Le Point la semaine prochaine, regardez les journaux télévisés, à coup sûr on va encore entendre et lire une quantité de conneries ultralibérales ahurissante. Mais rassurez-vous, tout cela ne servira à rien, et les Français soutiendront encore ce mouvement historique (la première grande « grève » de chômeurs, certains jours on peut être fier d’être Français).

Le premier argument, martelé dimanche sur TF1 (« il faut bien admettre les faits »), c’est le caractère ultra-minoritaire du mouvement. Et de nous citer le faible nombre d’antennes Assedic occupées. D’accord, le présentateur ne mentionne pas les expulsions, et surtout pas que 60% de Français soutiennent le mouvement. Passons sur le fait qu’il est très facile de perdre ses derniers droits (c’est même ainsi qu’on fait baisser les chiffres officiels du chômage)... ça calme. Mais bon, pour la chaîne Bouygue, lorsque cinquante ploucs réclament la construction d’une autoroute, c’est une évènement d’ampleur internationale, lorsque quelques bagnoles flambent, c’est la fin de la civilisation occidentale, mais le premier mouvement d’ampleur de chômeurs (est-ce une première mondiale ?), c’est insignifiant. A tel point qu’on peut se demander pourquoi ils nous en parlent.

D’ailleurs, déjà que c’est insignifiant, de plus, d’après Le Figaro, le mouvement s’essouffle. Le nombre d’antennes occupées augmente, le soutien populaire s’intensifie, le mouvement se structure, c’est bien le signe, n’est-ce pas, d’un essoufflement !

Mais l’argument-massue, asséné par tous les médias, est également le plus risible : le mouvement est manipulé par l’extrême-gauche ! L’extrême-gauche, un ou deux pourcent des voix à chaque élection, aucun député, aucune ville, tout au plus deux représentants (Krivine et Arlette) aperçus parfois à la télé... à moins de croire que Nicole Notat est une crypto-communiste et Michel Field un crypto-trotskiste (elle est bien bonne, celle-là, je vous la replacerai), l’extrême-gauche en France n’a vraiment pas les moyens de manipuler ni les chômeurs, ni 60% des Français. Cette manipulation par l’ultra-gauche est l’un des trucs les plus drôles entendus depuis quelques mois ! Autant annoncer que le sous-commandant Marcos occupe l’ANPE de Neuilly...

J’ignore qui a eu cette lumineuse idée de manipulation par les gauchistes, mais ça mérite le prix Pulitzer du sketch comique. Et nos journalistes racontent cette bonne plaisanterie plusieurs fois par jours, interrogent les ministres sur cette conspiration révolutionnaire ; lesquels ministres font semblant d’être gênés par la question (mais non, Strauss-Kahn, faut pas t’en faire, il n’y a aucun crypto-anarchiste dans la majorité plurielle !).

Plus sérieusement, cet argument de l’infiltration par l’extrême-gauche n’a qu’une utilité : justifier l’envoi des CRS et des gaz lacrimogènes contre des foules innocentes (« la chienlit ne passera pas », et de nombreux étudiants se souviennent que la seule fois où ils furent réellement rouges, c’était de cracher le sang après un coup de matraque sur la gueule).

Et déjà les médias nous montrent leurs plus sérieux experts ès questions sociales : Nicole Notat et Alain Madelin. Officiellement, Notat dénonce, elle aussi, la manipulation d’un mouvement ultra-minoritaire ; officieusement, elle défend auprès de son conseil d’administration (dont 50% sont les représentants du patronat) son bilan d’excellente gestionnaire de l’Unedic, puisqu’elle a dégagé cette année des bénéfices sur le dos des chômeurs. Madelin, plus grandiose que jamais, prend le parti des chômeurs (ça y est, je me suis pissé dessus de rire) ! Le président du mouvement Idées-Action explique que « la meilleure façon de lutter contre le chômage, c’est de créer des emplois ». Ça, c’était pour les idées, maintenant je suis curieux de voir l’action...

Je vous le dis : dans les jours qui viennent, surveillez vos médias, on devrait bien se marrer. Attendez-vous à une multitude de petits sujets sur des RMIstes lésés par l’occupation des Assedic (si, si, TF1 va beaucoup s’intéresser aux RMIstes), sur les pénibles conditions de travail des employés des Assedic à cause des occupations, sur le chômage technique que parfois le mouvement leur impose, quelques reportages sur les dépenses inconsidérées des chômeurs en fin de droit (en premier lieu, on comprendra qu’ils pourraient faire des économies en arrêtant de fumer), sur les nombreuses aides dont ils bénéficient déjà ; à coup sûr, Jean-Marc Sylvestre évoquera l’inquiétude des marchés si le gouvernement cède aux revendications des chômeurs. Nous verrons régulièrement, avec insistance, les images des quelques dérives des chômeurs en colère (comme ce week-end, brûler une marionnette à l’effigie de Nicole Notat, image largement utilisée par les télés) et de nombreuses interviews d’usagers des Assedic lésés par le mouvement.

Tiens, on pourait même entendre le patron du CNPF (Nénesse le tueur) nous expliquer qu’il comprend les revendications des chômeurs. Ce serait marrant, ça !

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