Le Scarabée
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Cuba Libre et la liberté de divaguer

par ARNO*
mise en ligne : 22 juillet 2003
 

Le ruban de bitume serpente dans les contreforts des Pyrénées. La Clio vieillissante penche dans les virages et s’époumone dans les côtes. La route est déserte et j’ai pour seule compagnie l’ombre de ma propre voiture. J’imagine un somptueux plan de cinéma : une caméra suivrait le déroulement de la route depuis une altitude de 1000 pieds, le cadrage très large montrerait la petite voiture filer vers les enchaînements de virages le long de lacs immenses, la route coincée entre des pentes escarpées et des ravins profonds, à l’horizon la succession de collines s’effaçant au pied des grands pics. L’autoradio est en rade, on n’entend que les bruits de roulement. Finalement, au montage, on supprimerait le son et, à la place, on mettrait le bruit du silence. Un plan calme et inéluctable.

Je rejoins Wendy, qui m’a invité à passer la semaine dans son « repère cathare ». Au Cap d’Agde, Caro s’est trouvé un nouveau passe-temps : il y a deux jours elle a rencontré en boîte une grande et belle fille brune dont j’ai préféré ne pas mémoriser le nom. Une Tchèque, un truc comme ça. Elles ont passé la soirée à danser ensemble, à boire ensemble, finalement à s’embrasser ; la fille cherche du boulot dans la mode, je crois. Elle est rentrée avec nous à l’hôtel, elle a dormi dans notre lit, Caro et elle enlacées. Rien de plus. Rien de moins. Le lendemain je ne les ai pas vues de la journée ; shopping, bronzage, salon de beauté, que sais-je. Elles sont revenues dans la soirée à la chambre, ont jeté des paquets en désordre près de la porte ; la fille s’est assise sur le lit et Caro a commencé à l’embrasser. Ça ne me disait trop rien de rester là à mater ; alors je suis sorti me balader, traîner au milieu du bruit et des touristes, supporter un chanteur has been sur une scène constituée d’un camion dont une paroi se déplie (« un spectacle qui vous est offert par les commerçants du Cap »). Odeur poisseuse de barbe à papa.

Pas jaloux (de toute façon, je n’y peux rien), juste affreusement mélancolique.

Suis rentré au petit matin, n’ai pas réveillé les filles, ai empaqueté quelques affaires et ai laissé un petit mot : « Je vais une semaine chez Wendy, amuse-toi bien. » Au moment de fermer la porte, j’ai eu un remord, je me suis dit qu’autant d’abnégation m’autorisait à faire un truc totalement dingue, alors j’ai ajouté, à la fin du message : « Je t’aime. »

Cela fait bien deux heures que je n’ai plus croisé la moindre voiture. Les cars de touristes ne pénètrent pas aussi profondément dans cette partie de la montagne ; il y a belle lurette que j’ai dépassé les derniers vestiges de châteaux cathares perchés sur des pitons rocheux. Le « repère cathare » de Wendy est une construction plus récente, un immense hôtel art déco qui surplombe les pistes l’hiver. L’été, c’est totalement déserté et l’hôtel est fermé. Wendy s’est vraiment trouvé un plan épatant : elle est payée pour occuper l’hôtel de mai à septembre, surveiller le bâtiment et effectuer quelques menus travaux d’entretien pendant ses longs mois de fermeture. Je me dis que cette semaine chez Wendy, ça me fera une sorte de pont au-dessus de l’eau agitée.

Je m’arrête dans un petit rade dans le dernier village de la vallée au pied de la montagne du « repère ». Comme il n’est pas possible d’aller plus loin en voiture, je passe un coup de fil à Wendy pour qu’elle vienne me chercher. Les deux vieux qui sont là me regardent d’un air mauvais ; frère et s˛ur, cousin et cousine, ou mari et femme, ou possiblement un peu de tout à la fois. La vieille m’apostrophe pendant que j’attends : « Vous allez là-haut ? » J’opine. Le regard du vieux se durcit : « N’allez pas là-haut, monsieur, vous n’y trouverez que la folie et la mort... ils ont construit l’hôtel sur un antique cimetière cathare ; le lieu est maudit, tous les ans il y a des morts mystérieuses... » En bon parigot blasé, je pense : « Oui, bon, des accidents de ski, quoi. »

Wendy vient d’arriver, et aussitôt j’installe mes bagages à bord du chasse-neige qui lui sert de véhicule tout-terrain. Pendant l’heure que dure le trajet, une montée vertigineuse dans les prés qui servent de pistes de ski l’hiver, le bruit des chenilles qui concassent des gravillons nous interdit de discuter. J’en profite pour dévisager ma vieille copine. Elle n’a pas tellement changé. De grands yeux globuleux toujours humides, des cheveux noirs et raides, et la dentition qui lui bouffe la moitié du visage ; et je sais à l’avance qu’elle n’a rien perdu de son charmant accent anglais et de ses épouvantables fautes de français. À la Birkin.

Arrivés devant l’immense hôtel déserté, alors que je décharge mes bagages, elle remarque : « Dis donc, tu as pris une sacrée shining dans le cul. » Je lui fais mon regard en ronds de flanc, alors elle insiste, en montrant ma nuque : « Tu as pris une sacrée cul de soleil sur ton cul, là. » Je confirme : « Oui, un coup de soleil dans le cou, je me suis chopé une insolation à la plage. » Elle insiste : « C’est ça, une shining comme je dis. »

Un peu plus tard, je suis installé dans la chambre de mon choix (j’hésitais entre les chambres 666, 69 et 237 mais, pour ne pas tenter le diable, j’ai pris le 237). Wendy a tiré son petit garçon Daniel de sa sieste. Ce bout de chou, je le connais depuis sa naissance il y a neuf ans. Toulouse du côté de son père, Oxford du côté de Wendy. « Salut mon petit Dany, tu reconnais tonton Arno ? Tu vas mieux depuis la dernière fois, tu te souviens, tu entendais un petit garçon qui te parlait dans ta tête ? » Et le petit gars de m’expliquer : « I see dead people, boudu con. » Je demande à Wendy : « Tu lui fais bien prendre ses médicaments ? »

Mardi, 15 heures. J’ai installé ma vieille Japy portative dans le grand salon, je vais profiter de l’isolement pour bidouiller une série d’éditos. Les touches sont un peu grippées, le « f » s’enfonce avec le « d ». Je huile la mécanique et, pour tester avec le plus de lettres dfidfdférentes possibles, je tape des conneries qui me passent par la tête. En quelques heures, je noircis une ramette de mots sans signification, juste pour débloquer la machine : « Meurtre assassinat massacre homicide meurtre assassinat homicide... »

Mercredi, 10 heures. Ça n’avance pas. Mon coup de soleil me tue. À l’étage, le petit Daniel fait du tricycle dans les couloirs. Ça fait un vacarme étourdissant sur le parquet, interrompu par un silence molletonné quand il roule sur les tapis. Je l’entends qui s’arrête devant la porte de ma chambre, la 237, laissée entrouverte. Je connais mon diablotin, je l’imagine hésitant à entrer et à foutre le bordel dans mes affaires. Je beugle : « Putain, Daniel, je t’ai déjà dit de ne pas entrer dans ma chambre ! » Wendy, qui descend par le grand escalier, me jette un regard effaré : « Des fois, Arno, tu me fais la pétoche, quand tu parles comme ça avec le petit. C’est encore qu’une gamin. »

Jeudi, 17 heures. J’ai trouvé une super-balle que je fais rebondir sur les murs du grand salon. Mal à la tête, énervé, impossible d’écrire quoi que ce soit.

Vendredi, 18 heures. Je noie la douleur de mon insolation au bar de l’hôtel. Qu’est-ce que je me fais chier. J’imagine l’ambiance des soirées d’antan, les femmes en robe de soirée avec des plumes dans la coiffure, les hommes en queue-de-pie, cigare au bec, sirotant du Cognac. J’imagine même un serveur affable au bar qui m’initierait à l’art du Cuba Libre. Derrière moi, Daniel semble tétanisé, les yeux exorbités ; il me pointe du doigt en répétant, comme absent : « Red rum, red rum, red rum ». Alors j’explique : « Non mon chéri, c’est du rhum blanc ; si ça t’a l’air un peu rouge, c’est parce que j’y mets du Coca et du jus de citron. » C’est pas tout ça, mais faut que je pisse ; mon serveur imaginaire proposerait de m’accompagner, et je lui rétorquerais que, c’est bon, je peux me la tenir moi-même. Je note mentalement : y aller mollo sur le Cuba Libre.

Samedi, 16 heures. Daniel nous pète un câble, il aurait croisé deux petites filles en robe d’Alice dans les couloirs. Hilare, je lui demande s’il n’aurait pas aussi vu des hectolitres de rhum-coca se déverser par les portes de l’ascenseur. Wendy me confisque les clés du bar.

Dimanche, 14 heures. Saloperie de coup de soleil. Je souffre le martyre. Je me réfugie dans la chambre froide histoire de trouver un peu de fraîcheur. Rien n’y fait. Je trouve l’entrée d’une bouche de la ventilation. Ça souffle du frais. Je marche à quatre pattes dans le système, c’est un véritable labyrinthe. Il fait de plus en plus froid, je vois même des paillettes de glace qui volètent autour de moi. Ça commence à sérieusement cailler. Impossible de trouver mon chemin. Pris de panique, je crie : « Dany, Dany, où es-tu mon chéri ? » Mais je n’entends aucune réponse. Je reviens sur mes pas, me paume de plus belle. Panique totale. Si seulement j’avais une hache, je pourrais péter une paroi et sortir.

Dimanche, 20 heures. Froid. Mâchoire gelée, même plus possible de claquer des dents. Je ne suis plus qu’une énorme congère bleutée.

Dimanche, 21 heures. Cette fois, je suis totalement mort. Connement, ma dernière pensée est pour une photo de moi en tenue de soirée, épinglée au mur d’un bar branché ; j’y arbore un rictus stressé.

Fondu au noir.

Le brouhaha de la boîte de nuit me tire de ma torpeur. J’ai renversé un cocktail rougeâtre sur la table, j’ai la joue dans la flaque gluante, et les glaçons m’ont glissé entre les cuisses. Ça s’agite sur la piste de dance : Caro est en train de gifler la grande fille brune, genre Hongroise, avec laquelle elle a dansé toute la soirée. Elle me rejoint à la table : « Non mais tu te rends compte, cette petite salope ? Elle voulait qu’on l’héberge pour la semaine. Y’en a vraiment qui sont pas chiées. » Je lui fais mon regard de merlan défraîchi, je murmure en grelottant : « Je crois que je me suis évanoui. »

Caro me prend par le bras et me traîne hors de la boîte : « Hé ben, mollo sur les cocktails, mon gros doudou, tu sais bien que c’est pas bon pour ton insolation. »

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