Le Scarabée
Masquer la pub

Glamorycon

par ARNO*
mise en ligne : 8 juillet 2003
 


« Shots of body parts - legs and arms and hands, most of them real - skidding across the platform. Shots of mutilated people lying in piles. Shots of faces blown off. Shots of shredded melding seats. Survivors stand around in the thick black smoke, coughing, bursting into tears, choking on the stench of gunpowder. [...] Over the sound track Serge Gainsbourg’s “Je T’Aime” starts playing. »

Bret Easton Ellis, Glamorama

Malgré la mini-robe qu’elle semble s’être cousue à même la peau et le fait que nous nous trouvons devant une caravane du « Camping des mouettes », Caro adopte un ton un poil solennel : « Papa, maman, voilà, c’est Arno, dont je vous ai beaucoup parlé. » J’ai le rictus poli du type qui passe l’épreuve de rattrapage du bac.

La maman s’avance, joviale : « Bonjour, je suis Marie-Paule, la maman. Caro nous a beaucoup parlé de vous. » Elle me bise et, histoire de dire quelque chose de constructif moi aussi, je remarque : « Ah, chez vous c’est quatre. »

Puis le papa me broie chaleureusement la main : « Bonjour, je suis Roger, le père. On a beaucoup parlé de vous, ces derniers temps. » Toujours inspiré, j’avoue : « Et moi, c’est Arno, bonjour monsieur. »
— Appelez-moi Roger, bon sang.
— D’accord. Roger donc (mais pas plus décontracté pour autant).

Un ange passe pendant que chacun de nous enregistre cette invraisemblable masse d’informations.

« Hé bien », propose Marie-Paule en traînant sur le « bien », « et si nous passions au salon ? ». « Bonne idée », commente sobrement Roger en s’affalant dans une chaise de plage. Et tous nous nous installons autour de la table pliante sous l’auvent devant la caravane. Caro adopte une position anti-naturelle au possible histoire de tout de même réussir à s’asseoir sur sa micro-robe. Marie-Paule minaude : « Vous prendrez bien un petit amuse-gueule, Arno ? » en me tendant l’assiette de Tuc goût fromage.

Roger lance le sujet pour l’apéritif : « Dites donc, Arno, je suis allé voir votre site, là, Le Scabreux point com, Caro m’avait donné l’adresse, j’ai lu votre article au bureau, c’est drôlement marrant dites donc. » Marie-Paule confirme : « Ah oui, ça, qu’est-ce qu’on a ri. » Roger continue : « Ça oui, c’est drôlement bien torché, hein. Je l’ai fait lire aux collègues, on s’est vraiment bien marrés, dites donc. »

Sentant venir la suite, j’ai un hoquet de panique qui me mouille les yeux. Sous la table, je serre la main de Caro, ça la fait sursauter et j’entends craquer quelques coutures de sa nano-robe.

Justement, Roger en vient à la suite : « Y’a juste un truc qui m’a fait tiquer, là, c’est que vous ayez donné le nom de ma fille à la petite salope de votre histoire. J’ai mis ça sur le compte de la licence poétique, c’est votre liberté d’artiste, hein, mais quand même... » Je saute sur l’occasion : « Oui oui, c’est ça, la licence d’artiste, mmh. »

Mais Caro ne l’entend pas de cette oreille : « Ah mais non, ah mais non, Arno, arrête d’abdiquer ta nature d’auteur, merdeuh. Faudrait que t’aies des couilles pour une fois. » Pendant qu’elle s’agite, la bretelle gauche de sa pico-robe explose avec un net cri de réprobation. Je glupse bruyamment. Ses parents la regardent comme si elle était la fille naturelle de Scully et d’un extraterrestre. Ça ne l’empêche pas de continuer (sa bretelle droite réclame qu’on abrège ses souffrances) : « Assume, assume », qu’elle m’assène, « dis leur que c’est tout du véridique, que t’as rien inventé. »

L’ange repasse en serrant les fesses, persuadé qu’il va se prendre une mandale.

Roger bondit en hurlant : « Quoi, tu veux dire... ». Marie-Paule l’interrompt d’un regard qui n’est peut-être qu’un détail pour nous, mais pour lui ça veut dire beaucoup. Il se rassied et reprend dans un étranglement avec une voix de fausset : « Tu veux dire que vous faites du nudisme ? ». Marie-Paule a un autre souci : « Et vous fréquentez des, comment dire, des, euh, homosexuels ? » Je m’enfonce dans ma chaise pliante dans d’affreux craquements, espérant me confondre avec le tissu à rayures. Caro a décidé d’affronter la tempête familiale : « Oui, oui, quoi, j’veux dire, quand est-ce que vous me laisserez enfin vivre ma vie, merdeuh ! » Il me semble que, si j’arrive à me concentrer suffisamment fort, je parviendrai à dématérialiser chaque molécule de mon corps et à me rematérialiser planqué derrière la chaise de camping.

C’est à ce moment qu’elle est apparue, telle une Vierge rédemptrice.

Kiki la cadette, quinze ans, tenant une barre chocolatée à la main, sur le pas de la porte de la caravane. Elle fait mine de devancer l’américanisation des sociétés européennes en affichant une obésité adolescente prononcée. Et comme elle a quinze ans, elle fait la gueule avec une détermination qui force l’admiration. « Cékoi ce bordel, merdeuh, on peut plus lire ses SMS tranquille dans cette maison ? »

Sa mère la réprimande illico : « Ah, te voilà, toi, toujours aussi malpolie. Tu peux pas venir dire bonjour quand on a des invités ? » Le père enquille presto : « Oui, hein, tu pourrais prendre exemple sur ta sœur. » Pas impressionnée, Kiki rétorque : « C’est ça, ouais, que je me rase la chatte et que je m’habille comme une starlette du porno ? »

Marie-Paule a comme une révélation mystique, et ça lui fait un grand vide dans le regard. Elle reste comme ça quelques instants à gober les mouches, finalement elle lâche : « Mon dieu, la bague de fiançailles de maman... » Roger la regarde sans percuter, jusqu’à ce que l’illumination de la comprenette l’envahisse à son tour : « Et je l’ai fait lire aux collègues... »

L’ange s’est mis en grève, parce que vraiment c’est pas des conditions de travail.

Une petite éternité plus tard, la température est redescendue, et nous sommes passés dans la salle à manger - toujours la même table pliante rouge avec une rainure en métal au milieu, mais Roger est passé de la chaise longue à la chaise pliante standard. La mater familiae pose avec fierté un immense plat à tagines au milieu de la table, ce qui fait qu’il est dans un équilibre instable sur la rainure et qu’il tape un coup à droite un coup à gauche quand on touche la table. Marie-Paule annonce : « J’ai fait des moucrèmes à la glaviouze, j’espère que vous aimez ça, Arno. D’habitude je n’en fais jamais, mais comme ce soir vous êtes là, je me suis dit que c’était une bonne occasion pour essayer. » J’ai une pensée émue pour Charles et Philippe qui sont restés à l’hôtel pour suivre sur le câble la nuit spéciale Queer as folk.

Roger, qui n’a décidément peur de rien, lance la question sur un autre sujet glissant : « Et alors, Arno, qu’est-ce que vous faites dans la vie ? C’est pas avec vos conne... euh, activités sur internet que vous gagnez de l’argent, non ? » Dans le même temps, Marie-Paule me sert une énorme louche de dégoulinance et de cholestérol dans l’assiette.

Foutu pour foutu, autant jouer le tout pour le tout, de toute façon c’est kif-kif, alors je réponds du tac au tac : « Hé bien, Roger, voyez-vous, mon activité professionnelle, c’est que je suis terroriste islamiste international. » L’atto-robe de Caro agonise dans d’horribles souffrances. La louche à la belle-doche flotte dans l’éther telle une âme en peine.

L’ange repasse, encadré par deux CRS à Sarkozy.

Roger n’a pas encore pigé, vu qu’il attend qu’on le serve en tenant son assiette bien haut au-dessus de la table : « Hum, ça a l’air intéressant, dites donc. » Marie-Paule approfondit cette pensée subtile : « Mais, euh, vous n’êtes pas, euh, comment, arabe ? » Kiki démontre qu’elle n’a pas totalement perdu son année scolaire : « Mais maman-euh, je t’ai déjà expliqué que tous les musulmans ils sont pas forcément arabes. »
— Effectivement, madame, j’énonce, mais je suis bel et bien terroriste islamiste international. Kiki a raison, ça n’empêche pas.
— Oui mais, Caro nous avait dit que vous pilotiez des avions ?
— Vous voyez bien..., je conclus.
— Ah, oui, c’est vrai, conclut-elle derechef.

En bon professionnel, Roger prend la conversation en main :
— Et vous travaillez pour qui, si c’est pas trop indiscret ?
— Tout simplement pour tous ceux qui ont besoin de bons terroristes islamistes, je me confie : les Américains, les Russes, les Israéliens et les Palestiniens pour l’essentiel. Mais je fais aussi dans le terrorisme autonomiste ou d’extrême gauche : les Italiens, les Espagnols, tout ça. C’est en fonction de la demande du client, en fait.

Caro me passe doucement la main dans les cheveux en expliquant : « Arno est très demandé, faut dire qu’il est très apprécié dans son métier. » Sa mère lui adresse un regard plein de tendresse, et Kiki une grimace genre gna-gna-gna.

Roger s’enquiert subtilement de l’avenir de sa fille :
— Bon, je veux bien croire que ça paie bien. Mais ça, c’est quand y’a du boulot. Parce que vous ne devez pas travailler tous les jours, dans cette branche ?
— Vous avez raison, Roger. C’est pour ça que j’ai une sorte de statut d’intermittent : quand je ne travaille pas, je touche un revenu compensatoire sur une sorte de caisse spécifique.
— Mmh. Et c’est géré par qui, cette caisse, demande Roger qui, à n’en pas douter, est vachement au courant de l’actualité.
— Mais la CIA, bien sûr. Qu’est-ce que vous croyiez ?

Roger, Marie-Paule et même la petite attardée poussent le même cri d’admiration béate avec la bouche en cul de poule : « Ooooh... » Caro réprime un fou rire violent et sa femto-robe déclare forfait en implosant d’un seul coup ; toute la couture de derrière lâche soudainement et l’intégralité du tissu vient se rétracter sur le devant pendant qu’une pluie de paillettes rouges s’abat sur l’assistance. Les restes de la robe viennent tomber sur les genoux de Caro et ça lui fait comme une minuscule petite serviette de table rouge.

Pas décontenancée par la soudaine nudité de sa fille, Marie-Paule marque la fin de la soirée : « Hé bien en tout cas, merci Arno, c’était vraiment très sympathique de votre part de nous confier tous ces secrets d’État. »
— Mais c’est moi qui vous remercie pour cette excellente soirée. Ça a été un plaisir de faire votre connaissance.

Pendant ce temps, je visse le silencieux au bout du canon de mon Walter PPK : « Et maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je me vois dans l’obligation de tous vous supprimer. »

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