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Je suis pas un imbécile, puisque je suis juge...

par ARNO*
mise en ligne : 16 novembre 1996
 

L’appareil répressif reprend du poil de la bête... un monde meilleur pour nos enfants !

Autant vous le dire une bonne fois pour toute : je trouve totalement indécent et irresponsable de réclamer la liberté d’expression pour le Net ! En fait je m’en fous pas mal... car ce n’est pas pour le Net qu’il faut revendiquer, c’est pour tout le monde, partout.

Car aujourd’hui, en France, le retour aux vieilles valeurs réactionnaires s’accompagne d’atteintes presque quotidiennes à la liberté d’expression. Récemment, ce sont les Guignols de l’Info (équivalent français des Spitting Images anglaises) obligés de s’excuser pour avoir insulté madame Chirac (et d’avoir porté atteinte à la dignité de son sac à main), un animateur de Fun Radio blâmé pour avoir plaisanté sur le suicide d’un flic, Karl Zéro dont l’émission est supprimée pour avoir mis en scène l’assassinat de Chirac dans une parodie de Pulp Fiction, l’association Act’Up interdite de facto d’antenne pour avoir fustigé l’action gouvernementale en direct... et je ne cite que les plus médiatiques. Hier, c’est le groupe NTM condamné, et c’est une première, à 3 mois de prison ferme et 6 mois d’interdiction de chanter (!) pour avoir traité les flics de fachos (« l’homme en bleu, voilà l’ennemi ») lors d’un concert à Toulon.

Prison ferme et interdiction de chanter ! Ce n’est plus la France dont on aime être fier, avec sa vieille tradition un poil anar, son bon esprit de contestation, c’est une pâle copie du Maroc autoritaire où nos politiques vont régulièrement prendre des cours de démocratie. Un jugement qui, a lui seul, donne raison aux condamnés : dans un Etat qui cultive à ce point la répression, l’ennemi des démocrates devient le juge et le gendarme (et à la lumière des disfonctionnements de l’affaire Tibéri, on découvre même qu’ils sont ennemis l’un de l’autre).

Car une telle décision ne s’est plus vue depuis la guerre (on a même dit depuis 175 ans). Lorsque Brassens chantait avec délectation l’assassinat de gendarmes par une bande de bonnes femmes, à grands coups de mamelles (et lorsqu’elles voulurent leur couper les choses, elles découvrirent qu’ils n’en avaient pas), lorsqu’il punissait un juge (qui avait envoyé un homme à la guillotine) d’une vigoureuse sodomie par un gorille, lorsque Brel fustigeait l’armée (Au suivant !) et la bourgoisie (c’est comme les cochons...), lorsque Fernand Raynaud dénonçait le racisme et la bêtise des militaires et des gendarmes (je suis pas un imbécile, puisque je suis douanier), lorsque Coluche disait qu’à la police, il n’y avait que des alcooliques refusés par la SNCF et la Poste (je vous passe Léo et les autres), ils n’allaient pas en taule. Bien sûr, sous De Gaulle (avec sa vision, disons, « paternaliste » de la démocratie), les interdictions pleuvaient (« messieurs les censeurs... »), mais les agigateurs et les contestataires avaient presque plus de liberté qu’aujourd’hui (c’est bien le fond du problème : la démocratie française serait-elle en train de régresser ?).

Alors quoi ? Il faudrait aimer la police ? Il faudrait aimer les juges, les gardiens de prison, les politiques affairistes, les curés ? Bonne nouvelle. Un monde meilleur (le meilleur ?) expurgé de ses contestataires, de ses extrêmes... Car il ne faut plus s’étonner, lorsque les médias donnent dans le politiquement correct fédérateur, lorsque les politiques « modérées » se ressemblent toutes, lorsque les idées et les belles ambitions désertent les débats, que les extrêmistes, les cocos, les anars, les fachos deviennent plus virulents ; que le Ché, Marcos et Castro redeviennent à la mode. Lorsque les démocraties s’enfoncent dans le cocooning, l’information-spectacle, la répression policière, les extrêmistes proposent des alternatives qui finissent presque par sonner juste (j’ai dit « presque », ne me faites pas dire...).

Tenez, une remarque qui me fait bien rigoler : si la pornographie est autorisée en France, il est strictement interdit d’y faire intervenir des curés, des bonnes s˛urs, des militaires, où tout représentant de l’ordre. Ça n’a rien à voir ? Je sais.

Pour revenir à NTM, on remarquera l’étrange et malsain amalgame dans les commentaires télévisés du jugement (et certainement dans les motivations de la condamnation elle-même). On ne leur reproche pas que leurs propos en scène, on leur reproche également le flingue sur la pochette de « 95, j’appuie sur la gachette », celui d’un de leur clip, leur chanson contre la police et leur attitude violemment anti-sociale.

Alors que les policiers municaux réclament le droit d’être armés (rappelons que ce ne sont même pas des vrais flics, à peu prêt formés, ce n’est qu’une bande de parasites destinés à assouvir les tendances sécuritaires des quartiers résidentiels), NTM leur avait aussi asséné une chanson bien sentie.

Ces artistes représentent la branche la plus contestataire du rap français (comme je l’ai déjà dit, le rap n’a d’intérêt que par la contestation), et on leur fait payer. Que Le Pen (toujours pas condamné pour ses incitations diverses et variées à la haine raciale et au lynchage) trouve que même leur nom (« Nique Ta Mère ») soit une atteinte aux valeurs de la famille, et que le jugement ait été rendu à Toulon (ville Front National, où effectivement les flics et les trouffions sont volontiers fachos, NTM ne nous a rien appris) montre bien la gravité de la situation.

Déjà il ne convient plus de revendiquer une hypothétique liberté d’expression virtuelle sur le Net, mais bien de lutter pied à pied contre la contamination de notre société par les valeurs réactionnaires et répressives de la lèpre lepéniste. Des valeurs qu’approuvent, comme c’est la tradition, les curés, les syndicats de police, les militaires, le ministre de la justice et celui de l’Intérieur, et cette partie de la magistrature aux ordres de l’exécutif.

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