Le Scarabée
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L'Opéra de Quatr'Euros

par ARNO*
mise en ligne : 2 janvier 1999
Traduction : Three penny Opera
 

« Donnez, do-oo-onnez, donnez, donnez-moi-a-a ! Laï laï lala lala ! Jeu souis leu mendiant deu l’Amour ! Laï laï... »

Ca y est, c’est terminé. Fini, c’est fini-n-i. On est peinards jusqu’à novembre prochain. On peut remballer les bons sentiments, la compassion et la charité, on n’en aura plus besoin d’ici à l’année prochaine. Je ne sais pas à quoi ça tient, mais décembre c’est un mois dégoulinant de pitié. L’imminence de la naissance du ch’ti Jésus, la culpabilité provoquée par l’excès de foie gras, allez savoir, toujours est-il que Noël pue la charité bien ordonnée.

Je ne vous ressors pas la tirade sur la bonne conscience qu’on s’achète avant de virer les clodos des plages, de refuser le PACS aux gays, de foutre les sans-papiers dans des charters, de comparer les prix en euros afin de délocaliser là où les enfants sont moins chers... parce qu’après tout, en les suspectant de mesquinerie, je suis bien plus cynique que les braves gens qui filent quatre sous aux nécessiteux.

Ce qui me frappe, c’est la professionnalisation du bon sentiment. Le roi des voleurs de Brecht donnait déjà toutes les recettes, mais il me semble qu’elles ne sont appliquées à une échelle industrielle que depuis peu.

Du temps de mon enfance, la charité de Noël était charmante de naïveté : lors d’une grande soirée de variétés animée par Guy Lux, Mireille Mathieu, Enrico Macias et Nana Mouskouri se succédaient avec cet unique leitmotiv : « ce soir, je voudrais que tous les enfants du monde se donnent la main ». Et là ils exécutaient (au sens de fusiller, torturer) une chanson, ce qui vous coupait toute envie d’aimer votre prochain...

Tout a changé, à la fin des années 80, avec ce truc hallucinant : USA for Africa. Voilà quelque chose qu’on ne connaissait pas sous nos latitudes : les trente plus riches Américains en train de massacrer une mélodie à chier pour lever de l’argent pour un continent que la plupart des ricains ne sauraient pas situer sur une mappemonde. Plutôt que de montrer des petits gamin qu’on sait pas où c’est, qu’en plus ils sont noirs, et que regarde-moi ça ils essaient même pas de trouver un petit boulot chez Mac’Do, on exhibe les paillettes. Premier adage du charity business : une star sans talent est bien plus vendeuse qu’un gniard ballonné par la famine, aux yeux bouffés par les mouches.

Quelques années plus tard, les Restos du Coeur. Aux habituelles stars et leur tube pénible s’ajoute une composante plus humaine : les bénévoles. Les pauvres et les clodos, c’est pas beau : ça pue la misère, la mesquinerie, la méchanceté et l’alcool. Les pauvres, c’est pas très télégénique. Deuxième adage : montrer un maximum de bénévoles (de préférence laïques).

Au début de cette décennie nous est apparu le summum du charity business : le Téléton. Une belle cause (des enfants en chaise roulante qui luttent contre la maladie et la mort), des stars (de plus en plus lourdingues) et des bénévoles ; et encore une nouveauté : l’élan national. Ca devient grandiose : les associations « reconnues d’utilité publique », c’est ringard, désormais on donne dans la « cause nationale », on se « mobilise », « tous ensemble contre » la maladie, chacun se sent, l’espace d’un Télécon, investi d’une mission sacrée. Troisième adage : pour cent francs, t’as plus rien ; avec dix balles tu sauves la planète.

À ce stade, je suis déjà largué. Le chantage à la douleur, me faire insulter par un cake à qui je refuse d’acheter des cocottes en papier géantes, les industriels qui viennent se refaire une image pour le dixième du prix d’un écran de pub, les scouts et leur prosélytisme, les exploits sportifs débiles et le record du monde de la plus grosse connerie régionaliste, je ne peux pas. Et les politichiens qui débarquent, gueule enfarinée, rillettes sous les bras et sourire stéradent, là je pète un plomb : quand on n’a rien foutu contre les inégalités, la misère et l’exclusion (c’est-à-dire quand on n’a pas fait son boulot), on se fait tout petit et on ne la ramène pas à la téloche.

Puis il y a eu les dérapages de l’ARC et du sang contaminé. Tu donnes contre le cancer, tu fais le don le plus symbolique --- ton sang ---, ça part en pots-de-vin et ça file le Sida à des gosses ! Douche froide dans le business. Depuis, il faut bien préciser : « ça va directement aux enfants », « c’est géré dans la transparence », « l’argent n’est pas dilapidé »... Quatrième adage, donc : on attend d’une organisation caritative ce qu’on ne réclame ni à une entreprise ni à une banque suisse, de la rentabilité et de la transparence.

Enfin le dérapage du Sidaction a révélé la limite la plus inacceptable du genre : le responsable d’une association laisse éclater sa colère et insulte le ministre de la santé. Du coup la soirée fait un bide et le responsable est accusé de sabotage. Ce type avait oublié le dernier adage du charity business : une victime, ça ferme sa gueule et ça se contente de dire merci.

Et voilà la face cachée, répugnante, de la charité : la dignité.

Quelque part entre l’agneau pascal, le Christ résigné et l’intouchable, la victime ne doit pas se révolter, l’exclu ne doit pas se rebiffer, le pauvre attend la pièce de cinq francs comme une rédemption. Le responsable d’Act-Up crie sa colère de voir mourir ses proches, quoi de plus humain ? Ben non, il a tort. Fallait garder un air digne et dire merci à l’autre gominé.

Ainsi une tripotée de causes ne « mobilisent » pas, parce que les victimes ne sont pas dignes, présentables, humbles... Les miséreux des pays de l’Est ne sont pas présentables, parce que les roumains des Champs Elysées pratiquent une mendicité trop agressive : pauvres, mais pas dignes. Les Algériens se font égorger, mais ne sont pas assez innocents : arabes et musulmans, ça fait beaucoup pour apparaître innocent...

Le statut de victime que l’on est en train d’établir est la base même de tous les révisionnismes : vouloir à tout prix qu’une victime soit innocente (une blanche colombe), c’est le premier pas vers l’inversion des rôles. Affirmer que nombre de juifs étaient riches et capitalistes (ce qu’on entend aujourd’hui au sujet de la spoliation des biens juifs), donc pas tout à fait innocents, est un révisionnisme d’extrême gauche ; dire que les victimes du Sida paient leur « déviance » et leur « nomadisme sexuel » (décidément, y’a de ces expressions, dans les médias !), transformer les « jeunes des quartiers difficiles » (expression désormais consacrée) en délinquants, présenter les pauvres comme des « chômeurs de confort », tout cela relève de la même perversion intellectuelle. Sélectionner les victimes sur une certaine perfection, comme le fait le charity business, c’est sous-entendre qu’une victime pas tout à fait innocente n’est plus une victime. « C’est un peu sa faute, aussi... », dit le bon sens populaire.

Qu’on se comprenne bien : j’admire les bénévoles, les associations, tous ceux (aussi bien professionnels qu’amateurs) qui se consacrent aux autres. Face à l’urgence, je veux bien croire que tous les moyens sont bons (même le Télécon). Ce qui me choque profondément, c’est cet effet pervers du charity business qui réclame des victimes innocentes. Par essence, la misère c’est sale, la douleur c’est intolérable, l’exclusion ne rend pas beau. Le coup du Christ qui prend sur lui tous les pêchés du monde, c’est une grosse connerie. La grandeur humaine n’est pas d’accepter l’injustice sans moufter. Au contraire...

Tiens, j’étais en train de terminer cet édito quand Jacques est venu me causer. Jacques, c’est un clodo qui fréquente les mêmes bistrots que moi. Il s’installe à une table pas trop en vue, commande un ballon qu’il refade avec son propre pif, planqué dans un sac en plastique. « Alors, qu’esse t’écris, fils ? », qu’il me demande à chaque fois. Et là il embraie sur sa vie, ses merdes. C’est marrant, Jacques c’est exactement ce que j’essaie de vous raconter : il pue comme pas possible, il est toujours fait, la tronche bouffée par le jaja qui tâche, raciste comme pas deux, parfois violent. C’est clair, ce type m’évoque tout sauf une blanche colombe, et quand il gerbe au pied du comptoir, il ne provoque pas exactement la charité... Mauvais client pour le charity business, le Jacques. C’est pas du pauv’gars méritant, de l’accidenté de la vie qu’apitoie, il est pas jeune, il est pas beau. Il marmonne contre le système, il vomit les bourgeois (m’enfin il leur ferait bien des trucs, aux bourgeoises), « tous ces cons », « j’ai besoin de personne, moi, je suis mon propre maître », et au bout d’un moment on ne comprend plus du tout ce qu’il dit. Il n’y a qu’un seul moment où il est présentable, Jacques, c’est quand il revient avec la gueule boursouflée, parce qu’il s’est fait latter la tête ; là il a vraiment l’air d’une victime.

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