Le Scarabée
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Marylin et le postier

par ARNO*
mise en ligne : 26 août 2003
 

Ce soir, nous sommes rentrés tôt à la piaule. Caro a proposé qu’on joue au jeu des uniformes. Personnellement, je trouve que c’est une façon un peu débile de faire l’amour mais, d’après la télévision, c’est le genre de trucs qui évitent la routine et l’ennui et le désamour et tout ça. On voit bien que le type de la télé ne connaît pas Caro.

En plus j’ai jamais aimé me déguiser.

J’ai collé des bandes de scotch jaune sur mon vieux blouson bleu d’uniforme qui date de quand j’avais un uniforme. J’ai enfilé mon calbute moule-burnes Calvin Klein, le noir avec la bande orange, et je me suis mis de l’huile l’olive sur la poitrine. Dans la salle de bain, je répète mentalement mon petit numéro.

Je passe la main par la porte pour indiquer à Caro que je suis prêt et qu’elle peut envoyer la musique. Elle n’a pas retrouvé la BO de Full Monthy, du coup c’est la disco de Go West qui retentit. (Un jour, il faudra leur expliquer la vie, aux gens de la télé.) Très pro, je me masse un peu la tige pour que ça me fasse une belle protubérance au niveau du berceau de la vie, et je surgis dans la piaule en ondulant lassivement du pelvis ; Caro applaudit très fort et siffle entre ses doigts. Je lui tourne le dos, remonte le bas du blouson et ondule de plus belle de la croupe ; Caro hurle tout un tas de cochonneries. « Together, we will find a place to settle down... » Je défais la fermeture éclair, et je roule les épaules en commençant à retirer lentement le haut. Caro me crie « Garde la veste, garde la veste ! ». Alors je garde la veste, et je retire le slibard ; j’essaie de faire ça en gardant les jambes bien droites, du coup je perds l’équilibre, j’essaie de me rétablir mais j’ai le calbute qui m’entrave les genoux, je me rétame la tronche sur la moquette, les mains désespérément accrochées au caleçon. « Go west, sun in winter time. Go west, we will do just fine. » Je me redresse sur les genoux en agitant mon chibre d’avant en arrière, je fais tournoyer le slip au dessus de ma tête et je l’envois à Caro sur le lit qui rigole tout ce qu’elle peut.

La musique s’arrête. Je me relève, et mets virilement les mains dans les poches de la veste. « Alors ? Alors ? », je demande. « Alors c’était vraiment très bien. », elle répond en essayant de calmer son fou rire. J’insiste : « Alors, en quoi je suis déguisé ? » je fais en tournant un peu sur moi-même. « Prrt, alors là, je sèche. » « Mais si, voyons.... », je détaille mon uniforme : « le blouson bleu, les bandes jaunes... » « Non, désolée, je vois pas. » « Mais siiiii, enfin, tu voulais voter pour lui... » « Ahhh », qu’elle fait, genre j’ai compris : « Mais non, je vois toujours pas. » Et de conclure : « Je donne ma langue au chat. »

Un poil déçu, parce que quand même j’ai payé de ma personne pour faire ça bien, je lui livre la solution : « Ben : Olivier Besancenot, le postier ! » Elle : « Ahhhh ! », et elle recommence à se marrer. « Bon, ben toi qu’est si maligne, c’est ton tour. » Je la remplace sur le lit pendant qu’elle va se préparer dans la salle de bain.

« Prête ! » annonce-t-elle en entrouvrant la porte. Je lance le morceau suivant : « YMCA ». Vachement sexy, le disque... J’essaie le suivant : « In the Navy ». Je dis à Caro d’attendre un peu, j’extrais du lecteur le very best of des Village People (sur lequel il n’y a que trois chansons, je me demande à quoi ressemblait le simple best of) et je le fais voler par la fenêtre. Je trifouille dans la pile de CD et je tombe sur une compile de Marylin. Chouette ! Je mets « I want to be loved by you » et je me jette sur le lit.

Par la porte entrouverte, Caro passe une épaule nue, qu’elle fait bouger avec grâce, puis tout le bras, avec lequel elle fait des vagues dans le vide. Elle disparaît un instant, puis fait surgir une jambe nue, qu’elle fait aussi bouger avec grâce. Je commence à soupçonner que, pour l’uniforme, elle ne s’est pas foulée. Elle sort la tête furtivement pour me faire « Pou-poup-pidou » avec la musique.

Finalement elle sort de la salle de bain en marchant lentement, au rythme de la chanson. Elle est entièrement nue, à l’exception d’une paire de chaussures à très hauts talons, et elle fait des moues boudeuses avec les lèvres, remonte ses cheveux et les laisse retomber, se cache la poitrine avec les mains, puis avec l’avant-bras, dans des pauses de pin-up glamour. Sur la fin de la musique, elle mime la scène de la robe flottant au-dessus de la bouche de métro, les pieds écartés, les jambes bien droites, le dos cambré, la poitrine penchée vers l’avant ; comme elle est totalement à poil, c’est vraiment très cochon.

Fin du numéro, Caro se redresse et me regarde avec l’air fier : « Alors ? » Je commente aussi objectivement que possible : « Très bien. Mais pour le déguisement, t’aurais pu faire un effort. Si j’avais mis un disque de Culture Club, tu m’aurais pas fait Boy George, quand même ? » Elle fait mine d’être déçue : « Je croyais que ça te ferait plaisir : ce sont des nouvelles chaussures que j’ai achetées rien que pour toi. » « Tu sais, moi, les chaussures... » Elle insiste : « Ah oui, mais c’est pas n’importe quelles chaussures : les talons font 13 centimètres de haut et la semelle est en plastique transparent. » À vue de nez, j’estime que la semelle fait bien ses 3 centimètres d’épaisseur. Elle ajoute avec un sourire entendu : « Et je pensais les garder pendant qu’on... » Je percute enfin : « Ahhhh ! » Évidemment, dans ces conditions...

Alors je l’attrape par la main et la tire sur le lit, et on commence à batifoler. Je la caresse partout, lui fait des baisers partout, elle aussi me caresse partout et me fait des baisers partout. Et elle tient parole : elle garde ses chaussures.

Au pied du lit, son sac à main émet soudain un air de Mozart joué sur une seule note stridente. Caro se retourne et rampe vers son sac. « Laisse tomber. À c’t’heure-là... », je tente de la convaincre. Allongée sur le ventre, le haut du corps au dessus du bord du lit, elle farfouille dans son sac : « Justement, à cette heure-là, ça doit être important. » Elle sort son portable et le porte à son oreille : « Allo ? » Un peu consterné par l’interruption, mais parfaitement excité, je lui embrasse les fesses pendant qu’elle écoute son machin. Pendant ce temps, Marilyn proclame que « My heart belongs to Daddy ».

Au bout de quelques secondes, Caro, toujours silencieuse, se redresse et me repousse de la main. Toujours d’humeur joueuse, je fais mine de revenir à la charge et lui embrasse les reins en remontant vers le haut de son dos. Mais elle me repousse encore, cette fois avec le visage dur, le portable collé à l’oreille. Je comprends enfin que, pour le coup, ça doit être important. Je me redresse à mon tour, et l’interroge du regard. « Yes my heart belongs to Daddy, da da da, da da da... »

Sans avoir dit un mot, elle raccroche et me regarde en silence. Son regard dur s’adoucit et puis se remplit de larmes. J’attends qu’elle m’explique. « Mon grand-père est mort. » Je m’avance pour la prendre dans mes bras, elle me repousse : « Il faut que je rentre à Paris. » « Tout de suite. » Alors je me lève du lit, j’attrape un pantalon et une chemise et lui dit : « Je vais chercher la voiture. On se retrouve en bas. » Elle me dit que je n’ai pas à venir, qu’elle va se débrouiller... Je répète sur un ton qui n’autorise pas la discussion : « Je vais chercher la voiture, tu me rejoins en bas. »

Un quart d’heure plus tard, j’attends dans la voiture, mais Caro n’arrive pas. Je remonte pour voir ce qu’elle fait. Dans la chambre, Marilyn continue de chanter, les placards sont ouverts, il y a quelques affaires jetées en désordre dans des valises ouvertes, Caro, très agitée, est toujours plus ou moins nue, elle n’a enfilé qu’une jupe qu’elle n’a pas fermée, et elle est en train de faire le lit : « Il faut faire les valises, prévenir Philippe et Charles, et puis ranger ce bazar... » Je l’attrape par la taille, lui fait enfiler un chemisier et, en lui ajustant sa jupe, j’essaie de lui parler le plus calmement possible : « Ça peut attendre : les vêtements, on a tout ce qu’il faut à Paris, et pour ici, on préviendra Philippe et Charles demain par téléphone, ils feront le nécessaire. Pour l’instant, on va retrouver tes parents à Paris. » Elle s’agite encore un peu, montre des choses dans la chambre sans sembler vraiment les voir. Je répète, un peu brusque, vaguement martial : « On rentre à Paris. Maintenant. » Alors elle se redresse, fixe mon regard quelques instants, et finalement attrape son sac et se dirige vers la porte.

Nous arrivons à Paris avec les premières lueurs de l’aube.

Je me gare sur le parking de l’hôpital. La ville est encore silencieuse ; à part quelques taxis, la ville semble désertée. Devant l’entrée des urgences, il y a deux camions de pompiers, une ambulances du SAMU et une voiture d’une chaîne de télévision. Plus nous approchons, plus nous percevons l’agitation qui tranche avec le calme endormi de la ville.

Passée la double porte vitrée des urgences, c’est d’abord l’odeur étouffante qui est stupéfiante. Une odeur de sueur, de merde et de chat crevé. Puis c’est la vue d’un bordel post-apocalyptique : un carambolage invraisemblable de chariots entreposés dans le couloir, avec des vieux, des dizaines de vieux, allongés sous des couvertures de survie ; des vieux plus ou moins desséchés, la plupart avec la bouche grande ouverte, certains immobiles, inconscients, certains laissant échapper d’insupportables râles... Après la stupéfaction, on perçoit l’agitation, des gens qui courent dans tous les sens, des pompiers qui font des aller-retour avec l’extérieur, des infirmières qui passent de brancard en brancard avec des bouteilles d’eau, des internes qui auscultent les vieux dans les couloirs, écrivent sur des feuilles posées sur les couvertures de survie, des brancardiers qui déplacent les brancards pleins vers l’intérieur de l’hôpital selon les ordres des médecins, d’autres qui ramènent des brancards vides et les passent aux pompiers et aux urgentistes du SAMU ; et puis des civils errant au milieu, on en entend qui demandent des nouvelles d’un parent à tous ceux qu’ils croisent.

Caro reste tétanisée, debout au milieu du couloir, bousculée par les brancardiers qui passent. Je vais me renseigner à l’accueil. L’infirmière me répond d’abord sèchement : « Mais vous voyez bien que... », puis : « Excusez-moi, je... » On échange un regard, puis elle consulte vivement une liste, et reprend : « Je suis désolé, monsieur, nous n’avons pas pu le garder ici, parce que la... comment... parce que c’est saturé ici. Nous envoyons, nous sommes obligés d’envoyer les... les personnes décédées à l’institut médico-légal, quai de la Rapée. » Et : « Vous savez où c’est ? » Je sais où c’est.

Je rejoins Caro et, lui saisissant le bras, la mène vers la sortie. Un couple paniqué franchit la porte vitrée en courant, l’homme porte un bébé qui hurle et la femme a les yeux en larmes. Une jeune femme en tailleur, surgie de nulle part, se place entre nous et la porte, et tend une carte à Caro : « Madame, la Mairie de Paris met à votre disposition son service de soutien psycholo... » Caro, sortie de sa torpeur, l’interrompt en lui repoussant violemment le bras : « Toi, salope, tu ne m’approches pas. » La fille en tailleur, visiblement aussi exténuée que tous les gens présents dans ce couloir d’hôpital, semble accuser le coup. Tout en accompagnant Caro, je lui glisse : « Vous devriez vous occuper de cette dame, là, je crois qu’elle a besoin de vous. » et je lui désigne une infirmière affaissée contre le mur près de la porte, tournant le dos à l’agitation. Quand nous passons à son niveau, l’infirmière redresse les épaules en inspirant longuement et se retourne pour reprendre son travail. Son rimmel a coulé sur ses joues, mais tout dans sa posture est d’une infinie dignité.

Les flics qui régulent le balai des ambulances devant l’institut du quai de la Rapée me font me garer sur le trottoir. Je dis à Caro de rester dans la voiture pendant que je vais me renseigner, mais elle sort tout de même pour m’accompagner. Dans la petite entrée de l’institut, quelques brancards passent, chargés de cadavres. Le regard de Caro s’éteint une nouvelle fois. Un jeune gars aux yeux rougis me renseigne : « Non, ici c’est plein. C’est plus que plein : on a 700 cadavres alors qu’on n’a que 450 places. Maintenant on expédie les corps à l’annexe de Villejuif. Vous savez où c’est ? » Je ne sais pas où c’est. Le type me donne une photocopie où est dessinée à la main un plan de Villejuif.

À Villejuif, nous ne descendons même pas de la voiture. Un flic muni d’une liste de noms vient nous renseigner : « Ce monsieur n’est pas ici. Ici c’est totalement saturé. Les corps sont envoyés dans un entrepôt à Rungis. » Et il me tend, lui aussi, un plan photocopié.

Lorsque nous arrivons, Rungis est en pleine effervescence. Ici, très tôt le matin, c’est normal. Cependant, je ne peux m’empêcher de me demander quels camions transportent de la viande, quels camions transportent des légumes, et lesquels transportent des cadavres.

Je me gare près de l’entrepôt indiqué sur le plan. Il y a beaucoup de voitures de particuliers, des ambulances, des voitures de flics et des voitures siglées de plusieurs chaînes de télé. Lorsque nous descendons de la voiture, une odeur épouvantable nous prend à la gorge. Un type nous braque une caméra dotée d’une puissante lampe torche dans la gueule : « Madame, monsieur, qu’est-ce que... » J’attrape Caro par le bras, j’accélère et je repousse vivement le type et sa caméra : « Non mais ça va pas ? » Alors que nous nous approchons, une dame d’âge mûr vomit en s’appuyant contre le mur de l’entrepôt, soutenue par un grand type du même âge. Devant l’entrée (l’odeur est insoutenable), un gars nous explique : « Non, il n’est pas ici. De toute façon, ici, on évacue : la température n’est pas assez basse, les corps se décomposent à toute vitesse. » Il me tend un plan : « On les installe dans des camions frigorifiques, sur un parking pas loin d’ici. »

En regagnant la voiture, nous passons à côté d’un bonhomme en costard-cravate qui parle dans des micros, avec trois caméras braquées sur lui : « ...et je peux vous assurer que monsieur le Ministre est tenu informé minute par minute de l’évolution de la situation... »

Les camions frigorifiques sont bien sur le parking indiqué. Dans le petit matin, un homme s’énerve tout seul : « Ça n’est pas digne. » Quand j’arrive à son niveau avec Caro, il m’attrape la main et me dit : « Non, monsieur, ça n’est pas digne. » Il y a là un nouveau préposé à la comptabilité macabre, avec toujours une liste et un plan : « Ici aussi c’est complet. Ce monsieur est, euh, entreposé dans un conteneur un peu plus loin. »

Le conteneur en question est siglé d’une grande marque de produits surgelés.

Nous retrouvons le père de Caro, seul, debout devant l’entrée. Je reste quelques pas en retrait pour les laisser seuls. Je me tourne et fait mine de surveiller ma voiture lorsqu’ils se prennent dans les bras et commencent à pleurer.

Quelques minutes plus tard, Caro et son père me rejoignent. Il m’explique la situation : « J’ai déconseillé à Caro d’aller voir son grand-père, parce que, euh, il n’est déjà plus... présentable. Rentrez vous reposer, on se retrouve cet après-midi à la maison. » C’est alors que je me rends compte que j’ai encore du scotch collé à mon blouson et que Caro porte ses chaussures avec des talons de 13 centimètres de haut.

Dans le studio de Caro, pendant qu’elle s’affale sur le lit, je remarque connement : « Tiens, il était là, le disque de Full Monthy. »

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