Le Scarabée
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Inventaire Invendus

Opérations spéciales au Ratawan oriental

(un roman de gare à lire dans l’avion)

par ARNO*
mise en ligne : 28 juillet 2003
 

Son Altesse Richissime et Lascivissime le prince Arno Klinge jeta un coup d’œil furtif à sa Swatch à quartz en platine brossé : quatorze heures vingt-trois. Il fut ainsi rassuré de constater que sa montre électronique synchronisée par liaison Bluetooth avec l’horloge atomique du méridien de Genève confirmait les rapides calculs qu’il avait effectués de tête en fonction de l’azimut apparent du Soleil, de l’altitude et de la trajectoire de l’A3XX qui l’emmenait sereinissimement vers sa prochaine mission (qui consistait à mettre un terme à la terrible dictature militaire qui sévissait au Ratawan oriental).

SARL Klinge héla la chef de cabine de la classe affaire, une magnifique rouquine aux jambes interminables gainées de bas de soie noirs dont le prince identifia immédiatement la marque d’après la forme de la petite protubérance que le fermoir du porte-jarretelles imprimait au tissu de la jupe de son uniforme. À la courbe très caractéristique de la commissure de ses lèvres et à l’arrondi de son nez, Arno devina qu’elle était originaire d’un petit village situé à environ quarante-deux kilomètres au sud-sud-est de Vilnius, et il s’adressa à elle en utilisant le patois local de cette région. De la main droite, le prince rédigeait une note à l’attention du commandant de bord ; dans le même temps, il caressait de la main gauche l’intérieur des cuisses sculpturales de la jeune femme. Il était en effet parfaitement ambidextre, une compétence qu’il avait acquise en développant de manière rigoureusement symétrique ses deux hémisphères cérébraux grâce à une technique de concentration zen qu’il avait lui-même inventée.

« Donnez ceci au pilote. En reconfigurant la trajectoire de l’avion de 1,2° vers la gauche, nous serons positionnés de manière optimale au centre du courant jet dont je détecte la présence aux légères turbulences en air clair que nous traversons. Cela devrait nous faire gagner environ 37 minutes de temps de vol. »

La rousse sublime promit de faire passer immédiatement le message au captain et remercia le prince pour les deux orgasmes que ses manipulations expertes venaient de lui procurer.

Afin de maintenir son cerveau toujours en alerte pendant le reste du trajet, SARL entreprit de calculer la densité de bulles par mètre cube et par heure du champagne Cristal, d’après la stricte observation visuelle du verre qu’il était en train de siroter. Simultanément, il se remémorait chaque instant de la torride nuit d’amour dont il avait gratifié, quelques heures plus tôt, sa compagne très nymphomane la comtesse Carolowskaïa. Il mit à profit ses compétences médicales pour calculer que, pendant les 72 prochaines heures, le rectum de la comtesse conserverait le fidèle moulage de son anatomie princière. À moins que, d’ici là, l’équipe de rugby amateur, dont il avait repris en main l’entraînement dans le but de lui faire remporter le tournoi du grand schlem, ne vienne s’entraîner quelques jours au château. Un tel impondérable obligerait le prince à revoir ses calculs en adoptant des outils mathématiques issus de la recherche fondamentale en physique quantique et, dans ce cas, son Palm Pilot 550, pour lequel il avait entièrement reprogrammé une version optimisée de Linux, lui serait certainement d’un secours appréciable.

L’A3XX toucha le sol avec précisément 37 minutes d’avance sur le TEA annoncé au départ. Reconnaissant, le commandant de bord en grand uniforme d’apparat vint à la sortie de l’avion baiser les pieds de Son Altesse Richissime et Lascivissime le prince Arno Klinge. Mais, pour tout remerciement, celui-ci n’accepta que la collection complète des lingettes parfumées au citron aux couleurs de la compagnie.

Au pied de la passerelle, Arno adopta son fameux mode furtif, celui-là même qui avait inspiré les créateurs du jeu Metal Gear Solid. Cela allait lui permettre d’échapper à la vigilance des terribles forces ratawanaises de sécurité basées dans l’aéroport ; pour la réussite de la mission, il convenait en effet que l’on ignore tout de la présence du prince au Ratawan oriental.

Arno réussit ainsi à passer les points de contrôle de la douane et à pénétrer secrètement dans la capitale ratawanaise. Il échappa à la charge d’une dizaine de panzers en plongeant sans hésiter, en un réflexe époustouflant de calme et de maîtrise de soi, dans les égouts de la ville. Il rampa plusieurs heures dans l’obscurité totale du dédale nauséabond, dont il avait entièrement mémorisé le plan en quelques secondes pendant qu’il faisait pipi dans l’avion. Il profita du trajet pour réaliser un audit du réseau et envoya, sous la forme d’un SMS anonyme aux services municipaux, quelques recommandations qui permettraient, après la libération du Ratawan oriental, d’améliorer la situation sanitaire du pays et de sauver la vie de plusieurs milliers de nourrissons.

La nuit était tombée en respectant scrupuleusement le timing fixé par le prince Klinge.

Son Altesse se glissa tel une panthère surentraînée hors des égouts, à quelques mètres de l’entrée du palais présidentiel. Il se plaça, toujours furtif, derrière la sentinelle et lui passa une corde à piano, le si bémol, autour du cou ; il serra vigoureusement la corde, tout en pressant un genou dans le bas du dos de sa victime. Au bout de quelques secondes, il sentit contre sa jambe l’écoulement de matières fécales ; cette méthode, apprise lors d’un stage de perfectionnement avec l’élite des SWAT de la Navy, permet de constater soit la mort de la sentinelle, soit de lui pronostiquer de sérieux problèmes gastriques. Arno acheva l’opération en tirant d’un coup sec sur son fil à couper le beurre (dont, au passage, il a inventé certaines formes dérivées) ; la tête du garde fut ainsi éjectée à plusieurs mètres de hauteur pendant que son corps s’effondrait dans une gerbe de sang. Professionnel et consciencieux, Arno tâta son pouls pour s’assurer qu’il ne simulait pas une mort fictive par décapitation.

Arno pénétra ensuite dans la cour d’honneur du palais. Là, 120 soldats l’encerclèrent. Il décida de poursuivre le déroulement de son plan, qui consistait à se rendre à des forces surnuméraires après avoir commis un meurtre aussi gratuit que racoleur. Comme prévu, il fut conduit dans les geôles installées dans les sous-sols du palais. « Ça y est, je suis dans la place », pensa calmement SARL pendant qu’il était conduit dans une salle de torture dans le but d’y être torturé.

Un spectacle d’horreur pure l’accueillit. Une plantureuse femme sergent étant en train de faire subir une odieuse opération psychologique à un opposant politique : à côté d’elle était installé un Babyliss dans lequel elle faisait fondre de la cire à épiler ; elle appliqua généreusement, avec un rire pervers, la cire chaude sur la moustache du supplicié, à l’aide d’un pinceau adapté ; immédiatement, dans un geste précis et inexorable dont Arno devinait qu’elle l’avait déjà pratiqué des milliers de fois, elle posa une longue bande de papier sur la moustache, tapota pour la faire bien adhérer à la cire, et l’arracha d’un mouvement sec, entraînant tous les poils de la moustache. L’homme poussa un cri affreux et s’effondra, évanoui, la lèvre rougie et tuméfiée à la suite de ce traitement inhumain. « Au suivant de ces messieurs », annonça l’ogresse élevée au grade de sergent en dévisageant le prince sérénissime. « Toi, mon beau, je te réserve un traitement de choix... »

Son Altesse Richissime parviendra-t-elle à échapper aux griffes de sa tortionnaire ? Le prince réussira-t-il à renverser la dictature sanguinaire du Ratawan oriental ? L’auteur saura-t-il enfin maîtriser le principe de la concordance des temps ?

Tout cela, et bien d’autres choses (dont une rencontre avec l’impitoyable ennemi juré du prince Arno Klinge), dans le prochain épisode de « Opérations spéciales au Ratawan oriental » (dans toutes les bonnes gares).

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