Le Scarabée
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Rêves de Web à papa

par ARNO*
mise en ligne : 13 février 2010
 

Cette semaine, c’était le quatorzième anniversaire du Scarabée — le présent site —, lancé le 10 février 1996. J’avais 25 ans et ça s’appelait un « webzine ». Aujourd’hui, je suis un quasi-quadra et ça s’appelle un « blog ». Le site n’était plus en ligne depuis quelques temps (je n’ai plus le nom de domaine d’origine), et les copains me tannaient pour que je relance le site ; du coup, avec l’anniversaire pour me motiver, j’ai retrouvé les archives des articles, récupéré les images que j’avais perdues sur WayBack Machine, fabriqué une nouvelle interface graphique, et j’en profite donc pour remettre en ligne ce vieux bazar.

Il faut dire que, par ailleurs, j’ai été piqué au vif par un article de Narvic intitulé « L’avenir radieux de l’internet ne se passe pas du tout comme prévu ». Bien que je ne connaisse pas personnellement Narvic, j’ai eu le sentiment que cet article parlait des rêves d’internet de ma propre génération.

Dès l’introduction de son texte, il écrit :

Ce Cyberespace de liberté et de créativité, qui rêvait même de son indépendance, se montre plutôt partagé entre une salle de jeux pour adolescents immatures et un vaste supermarché, où la culture n’arrive même pas à se vendre. Le tout placé sous surveillance. Même internet comme espace planétaire ouvert aux échanges, culturels comme marchands, est aujourd’hui menacé de balkanisation.

L’actualité et l’imminence de la menace contenus dans cette phrase m’ont fait sourire. Je vais passer pour un vieux con, mais voici ce que nous écrivions, avec le minirézo, dans le Manifeste du Web indépendant publié en février 1997 (il y a donc treize ans) :

Pourtant le Web indépendant et contributif est menacé ; menacé par la fuite en avant technologique qui rend la création de sites de plus en plus complexe et chère, par l’écrasante puissance publicitaire du Web marchand, et bientôt par les accès dissymétriques, les Network Computers, les réseaux privés, le broadcasting, destinés à cantonner le citoyen au seul rôle de consommateur.

Narvic semble identifier comme menaces actuelles l’arrivée de l’iPad (« pierre tombale du Web 2.0 »), l’aspect « supermarché » du village mondial et l’immaturité des ados « nés avec l’internet ».

Massification, consumérisme et marchandisation, asymétrie : c’est ce que nous craignions en 1997, et c’est en gros ce qu’annonce encore Narvic aujourd’hui.

* *

L’iPad comme « pierre tombale du Web 2.0 », c’est un point peu clair : le Web 2.0 en tant que « user generated content » marchandisé par des startups, ça n’a jamais fait partie de l’« avenir radieux de l’internet » que nous imaginions (Narvic non plus ne le considère pas comme tel). De ce fait, si le Web 2.0 disparaît, dans la logique qu’il expose, je ne comprends pas bien où est le mal.

Rappelons l’aspect primordial des rêves d’avenir « radieux » de l’internet de notre génération : c’est l’accès individuel à l’expression publique. Comme je le répétais en décembre 2000, dans un texte intitulé « Le Web indépendant joue dans la cour des grands », cette possibilité pour les individus d’exercer réellement et à grande échelle leur liberté d’expression publique est la réelle innovation apportée par le Web et l’internet.

C’est ce qui a marqué notre génération, et ce qui nous a poussés à militer avec le minirézo.

Une des craintes portait sur les changements technologiques qui menaçaient l’exercice de cette liberté tout juste acquise. Nous disions « network computer », l’iPad semble aujourd’hui la première réelle application de masse de ce concept. Mais entretemps, les ordinateurs ont déjà bien changé, les connexions sont (définitivement ?) asymétriques (on reçoit beaucoup plus vite qu’on émet), les djeunes communiquent depuis des années par SMS, y compris pour publier sur le Web (cela requiert une dextérité dont je suis bien incapable), les ordinateurs ne sont pas plus ouverts qu’avant (c’est désormais acheté clé-en-main au supermarché pour quelques centaines d’euros), etc.

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PSP Web Browser
(cc) Craig Wyzik

L’idée que le changement de nature technique de l’outil de consultation/publication va faire disparaître le Web que nous aimions est légitime, mais j’ai du mal, après tant d’année, à céder à cette crainte. Cela fait des années qu’il existe des clients légers et passifs, ils n’ont pas enterré « notre » vieux Web à papa. On peut depuis longtemps surfer passivement sur le Web avec un petit terminal branché sur un téléviseur ; on peut le faire avec une console de jeux ; et ces outils peu chers, certains très répandus, n’ont pas fait disparaître la demande pour les ordinateurs « à papa » (disons, avec clavier et possibilité d’envoyer de l’information).

* *

Un des aspects très perturbants de l’évolution de cette expression publique par les individus, c’est que c’est devenu le motif central de la marchandisation du « Web 2.0 », sous le terme de user generated content (contenu généré par les usagers).

Peu avant 2000, cette marchandisation des supports d’expression s’est accompagnée de la disparition des rares (mais tellement essentielles à l’époque) expériences d’hébergement gratuits et sans publicité de nos sites. Le développement d’offres de systèmes de publication clé-en-main par les plus grosses startups de l’époque s’est déroulé parallèlement à la disparition des hébergeurs gratuits (avec, pour Altern en particulier, un véritable motif libertaire). Cette évolution a donc naturellement été perçue comme un drame.

Cependant, il y a un paradoxe intéressant dans cette marchandisation du user generated content via le Web 2.0 : la marchandisation s’est faite autour du contenu. Le contenu (blog, photos, musique...) lui-même n’est pas devenu marchand pour autant à cause de cette situation. Je peux utiliser un système livré par une entreprise marchande pour m’exprimer en ligne, cette entreprise peut gagner de l’argent grâce à mon expression, mais je ne pourrai généralement pas espérer marchandiser ce contenu (autrement que de manière marginale). En général, la nature même de mon expression n’est donc pas directement modifiée par le fait qu’elle se déroule sur un support marchand.

Il y a bien sûr des inconvénients liés à cette situation, mais le fait que mon expression soit considérée par ceux qui me fournissent le service comme du user generated content susceptible d’être marchandisé ne change pas, fondamentalement, mon propre rapport à cette expression.

De fait, la marchandisation du user generated content a déjà eu lieu depuis belle lurette et elle n’a pas tué l’expression publique des individus. Cette marchandisation est fondamentalement injuste, puisque les « auteurs » sont les seuls qui n’en profitent pas. Le paradoxe est là : c’est justement cette injustice qui fait que, les individus ne profitant pas de cette marchandisation, la nature de leur expression n’a pas été dénaturée par elle.

Marchandisation qui, d’ailleurs, n’est jamais parvenue à organiser la rareté du produit : l’expression d’un individu ne se fait pas au détriment de l’expression de l’autre. Cette caractéristique des médias traditionnels (l’espace est réduit et cher, les fréquences sont en nombre limité, etc.) ne se retrouve toujours pas sur le Web, malgré le processus de marchandisation des supports d’expression. Expressions qui ne sont donc pas soumises au tri et au filtrage préalable des contenus ni à leur mise en concurrence.

L’offre marchande s’est par ailleurs aussi développée du côté de l’hébergement payant. Je peux difficilement trouver aujourd’hui un hébergement complet (j’installe mes propres fichiers et mon propre système de publication) gratuit, comme je pouvais le faire sur Mygale ou Altern. Mais je peux trouver un hébergement très professionnel pour, disons, 10 euros par mois ou une machine dédiée pour 40 euros par mois ; ce que me coûtaient mon abonnement internet et mes communications téléphoniques à l’époque était bien supérieur. Certes, j’adorerais un véritable service public gratuit favorisant à l’extrême mes possibilité d’exercer ma liberté d’expression publique ; j’aurais adoré que l’Université développe une véritable offre de qualité professionnelle au service des citoyens, par exemple en soutenant Mygale. Mais en revanche, on ne peut pas prétendre qu’il est plus cher ou difficile de monter un site capable d’accueillir des dizaines de milliers de visiteurs aujourd’hui qu’à l’époque. Même payer pour une machine dédiée est incomparablement moins cher que d’éditer sa propre feuille de chou sur papier.

Un aspect qui devrait aussi être interrogé est la chute de la première bulle internet, aux alentours de 2000. La marchandisation du Web était déjà à l’époque quasiment complète, et ces marchands ont quasiment tous disparu en l’espace de quelques mois. Pour autant, l’expression publique en ligne, elle, n’a pas disparu, bien au contraire. Le Web que nous avions connu auparavant n’était plus le « sujet », déjà en phase finale de ringardisation dans les médias et dans les discours politiques, la massification du Web pouvait difficilement prétendre se baser sur le besoin du grand public à accéder à ce « vieux » Web. Et pourtant.

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Tag on Tim Berners-Lee’s original NeXT machine — first Web server
(cc) Robert Scoble

Une autre crainte, qui n’est pas nouvelle, est liée à l’association de la massification de l’accès à l’internet et de la marchandisation, qui devait provoquer une transformation fort désagréable : le consumérisme pur et simple des usagers.

J’ai déjà abordé cette question dans un texte d’uZine, « Le Web indépendant joue dans le cour des grands » en décembre 2000 : on dénombrait alors environ 3 millions d’internautes « assidus », et... 1,5 millions de pages personnelles.

Alors que seul le web marchand faisait l’actualité :


On est donc confronté à un phénomène énorme, un comportement que l’on ne peut occulter. Le citoyen, sur l’internet, n’est pas un consommateur passif : il utilise massivement ce média pour accéder à l’expression publique. Jamais l’expression publique des citoyens n’a été aussi massive.

Et ces sites étaient visités. On prétendait déjà à l’époque que les sites non marchands n’étaient, au final, jamais visités que par leur propre auteur (et leur famille). Cependant :


Un webzine tendance socio-politico-culturel (le genre chiant avec des articles trop longs, rien que du texte comme on en fait avec les copains - et on n’est pas les seuls), c’est déjà quelques centaines de visiteurs par jour. Le Scarabée, Périphéries, l’Ornitho, c’est entre 200 et 600 visites par jour (6000 à 20000 par mois) - je ne cite que ceux-là, parce que je connais les chiffres. Quelques exceptions, telles Le Menteur, réalisant même entre 1000 et 2000 visites par jour. Et encore, rappelons qu’il s’agit de la face visible d’un phénomène qui se prolonge par mail : Le Menteur diffuse ses chroniques à plus de 6000 abonnés à sa liste de diffusion.

Un site plus fourni aux mises à jour plus régulières, mais sur des sujets relativement austères, façon uZine, Kitetoa, Vakooler, comptez entre 1000 et 2000 visites par jour (30000 à 60000 par mois).

Avec en comparaison quelques grandes marques :


Le site d’une grande entreprise connue, c’est quelques milliers par jour. Le Crédit Lyonnais fait un poil plus de 2000 sessions par jour. Le voyagiste Club Med (pourtant l’un des thèmes incontournables de l’internet marchand) fait dans les 6000 sessions par jour. Evian approche les 1200 sessions journalières. En clair, les marques très connues réalisent des chiffres peu fréquents dans le Web indé, mais on reste dans des proportions tout à fait raisonnables ; si l’on compare la notoriété de ces entreprises à celles des sites indépendants, le rapport du nombre d’entrées n’a rien de déshonorant (enfin, si, mais pas pour nous...).

[...]

Au rayon média, un site énorme (et cher) tel que O1net.net tourne à environ 13000 visites par jour. Pour 140 millions de francs d’investissement, ça fait cher le lecteur. 18h.com, « le quotidien de l’Expansion », explose le compteur à 2050 visites par jour. Marianne massacre péniblement ses 1100 visites par jour. Europe 2, pas mal : 6000 visiteurs chaque jour.

Pour obtenir des chiffres d’ensemble, je reprenais les visites des hébergeurs de sites de particuliers :


Des monstres sacrés tels que le Monde et Libération jouent, effectivement, dans une autre catégorie (avec des archives phénoménales) : 70 000 visites pour Le Monde, 62000 pour Libé. N’empêche : un « petit » hébergeur de sites de particuliers comme Le Village fait ses honorables 47 000 visites quotidiennes, un autre hébergeur indépendant comme Respublica tourne à 205 000 visites (à comparer aux 145 000 visiteurs passionnés par le site de TF1 - budget d’environ 100 millions de francs pour l’année 2000).

Le rapport ne me semble pas avoir beaucoup changé depuis.

Le nombre de blogs ne cesse d’« exploser ». Leur trafic également. En avril 2009, Le journal du Net y consacrait un article édifiant : l’article donne des chiffres sur le nombre de blogs, mais aussi sur leur trafic.

Un article du même site donnait en septembre 2009 la liste des 30 premiers groupes français sur le Web. Là encore on trouve les groupes proposant des plateformes basées sur le user generated content parmi les tout premiers.

En même temps, Narvic s’inquiète légitimement :


Et que le monde des médias en vienne à tenter un hold-up sur internet (novövision), instituant une sorte de protectionnisme corporatiste de l’information sur le net, à grand renfort de statut particulier et de subventions publiques, espérant ainsi s’arroger la légitimité de faire seul de l’information sérieuse sur internet. Même s’il ne sait pas encore comment financer son activité !

Mais ce corporatisme a-t-il la moindre efficacité ? La « mise à jour technologique du site Internet » du quotidien Le Monde s’est faite en 2004 avec 1,361 millions d’euros de subventions publiques, représentant 40% du total. Ce qui fait 3,4 millions d’euros pour une « mise à jour ».

Comme en 2000, cela fait cher le lecteur. Il est normal qu’on s’indigne de telles subventions publiques et trouver qu’il y a là une injustice fondamentale (pour m’informer, je n’utilise qu’à la marge les sites des grands médias ainsi subventionnés) ; mais une telle inefficacité est plutôt un argument positif pour la survie de cet « autre Web » qui se construit bénévolement à une vitesse phénoménale.

* *

Reste le point de l’immaturité des internautes, avec cette description de Narvic :


Et de fait, les usages les plus populaires du Web, ce sont les réseaux sociaux entre amis, comme Facebook (bien plus que Twitter, qui est un truc de vieux), les jeux en ligne (World of Warcraft), le partage de photos d’amis - et de photos de ses fesses - (et aussi de photos de chats), l’échange de vidéos rigolotes ou spectaculaires - notamment des vidéos de chats - (repiquées un peu partout), et le téléchargement de musique et de films de cinéma… Bref, une vaste salle de jeux, un pur espace de loisir et de socialisation adolescente.

Je ne partage pas cette conclusion (et je ne vois pas en quoi l’aspect « socialisation adolescente » aurait quoi que ce soit de négatif), notamment pour les raisons précédentes.

Personne n’a jamais cru que, de manière miraculeuse, le simple fait d’être né avec la possibilité de s’exprimer en ligne (une « génération née avec l’internet ») ferait que le consumérisme du monde physique disparaîtrait dans le monde virtuel.

Narvic écrit :


Et cette jeunesse, que Jean-Noël Lafargue qualifie de manière très intéressante de « génération post-micro » (entendez « micro-ordinateur »), ne semble guère se préoccuper des utopies d’internet qui avaient pu en occuper quelque uns dans les générations précédentes

Mais qui étions-nous, dans ces « générations précédentes » ? Des geeks ou des neurds dotés d’une culture quasiment séparée (la culture geek s’est, elle aussi, massifiée et marchandisée), les trois neuneus qui avaient des ordinateurs, qui détestaient la musique qu’écoutaient leurs copains, qui méprisaient le cinéma grand public, et que le cinéma stigmatisait dans des séries de films sur les étudiants « pas populaires » sur le thème « la revanche des geeks ».

Nous n’étions pas plus nombreux, proportionnellement, à savoir utiliser Quark XPress que dans la génération d’aujourd’hui. On recopiait des lignes de code en hexadécimal des magazines spécialisés, on se téléphonait pendant des heures la cartographie des niveaux d’Ultima III, on essayait le Forth et autres langages exotiques, on programmait nos calculatrices, chaque week-end on faisait le grille-pain pour recopier les logiciels piratés par des hackers allemands, on s’émerveillait devant leurs démos, on commentait la taille des sprites que nos ordinateurs respectifs étaient capables d’afficher, on adorait les films d’horreur et les jeux de rôle (quatre-quarts et Coca pour la nuit !). Et nous étions trois ou quatre par classe de trente.

Comme Jean-Noël Lafargue, je peux constater que mes étudiants d’aujourd’hui ne sont pas plus geeks et bidouilleurs qu’à l’époque. Mais à l’époque, nous n’étions que trois tondus et un pelé. Comme Jean-Noël Lafargue, je peux évidemment constater que les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas devenus les géniaux hackers de Wargame et Terminator 2 ; mais je ne peux pas non plus en conclure qu’ils sont moins compétents et moins intéressés, en proportion, que les jeunes de notre génération.

Non, le djeune n’est pas qu’un blaireau consumériste :


48% des blogueurs européens sont âgés de 18 et 24 ans, contre 73 % en Asie.

Par ailleurs, il semble évident que l’accès à l’expression publique a été un choc pour notre génération et que cela nous a poussé à militer sur ce sujet, pour la simple raison que nous n’avions pas accès à cette liberté auparavant. La génération actuelle est née avec (ou « dans ») cette liberté. Pourquoi militeraient-ils pour une liberté qu’ils ont déjà (et donc exercent sans avoir le besoin de la conscientiser) ?

Maintenant, quoi ? Une majorité (supposée) des gens et des jeunes qui accèdent au Web le font de manière passive. (J’écris « supposée » entre guillemets, parce que le fait que 20% des usagers produisent 80% du volume — classiquement — ne signifie pas que les 80% qui restent ne fassent strictement rien : ils font moins, mais suffisamment pour générer tout de même les 20% restants du contenu. Et cela ne présume pas non plus de la qualité de ce qu’ils produisent par rapport aux excités qui produisent beaucoup.) Même dans le pire des cas, la situation est la suivante :
— avant le milieu des années 90, environ zéro pourcent de la population avait accès à l’expression publique en dehors d’un strict cadre marchandisé ;
— aujourd’hui, un « petite minorité » (admettons) qui représente tout de même une quantité phénoménale d’individus, s’exprime librement, facilement, gratuitement en ligne ;
— Wikipédia (pur contenu généré par les utilisateurs, et de grande qualité) fait en France presque autant de visites que le groupe TF1 (considérant qu’une partie du trafic du groupe TF1 est dû à Over-blog), et plus que le groupe Figaro ;
— selon le Journal du Net, le nombre moyen de visiteurs uniques pour chaque blog serait de 20 000 par mois !

Par ailleurs, il y a une militance et un discours contre les reculs de cette liberté. Des sites comme la Quadrature du Net ou Numérama ont remplacé des sites comme uZine. Ils le font autrement, mais il est assez remarquable de retrouver parfois des arguments parfaitement similaires.

* *

Ce qui nous amène à un dernier point : l’activisme politique contre l’expression publique en ligne et l’existence d’un Internet d’échange.

Mais cet activisme politique n’est pas nouveau. Le discours politique et médiatique basé sur la diabolisation du Web et des internautes existe depuis la fin des années 90. La volonté de « régulation du Web » est une vieille lubie.

Ce discours est dramatique. Il était déjà dramatique alors, et motivait largement notre militantisme.

Mais :
— ce discours est largement inefficace à juguler le développement de la liberté d’expression publique ; malgré les reportages scandaleux et les lois à la con, l’exercice de cette liberté n’a cessé de se développer ;
— les forces de résistance à ce discours sont loin d’être nulles ; par exemple les mobilisations lors de Hadopi ont existé et elles ont été exemplaires.

Une autre façon de considérer le discours politique et médiatique est de supposer que son but, ou effet pratique, n’est pas tant de fabriquer des lois à la noix, mais de provoquer un refroidissement des ardeurs libertaires et de favoriser un comportement conformiste, moutonnier et consumériste. Mais à chaque épisode législatif débile, on ne constate qu’une chose : le mépris grandissant des internautes pour des représentants considérés comme incompétents.

* *

La situation catastrophique, pronostiquée depuis 1996, est en pratique la suivante :
— quand je publie des billets de blog, j’ai des milliers de lecteurs en quelques jours (d’autres que moi touchent des dizaines de milliers de lecteurs sur des sujets ardus) ; dans la vie en dehors du Web, je n’avais que les lecteurs du journal des étudiants de mon école (et ça ne parlait pas vraiment de politique) ; depuis 1996, le nombre de lecteurs que je parviens à toucher n’a pas baissé, bien au contraire ;
— quand je cherche de la documentation sur n’importe quel sujet, je trouve immédiatement une quantité astronomique de choses d’une qualité étonnante, dont la majeur partie est mise en ligne en dehors du cadre marchand ; quand je relis mes billets bien pourris et bourrés de fautes de mes débuts et que je compare les billets remarquables que je peux lire tous les jours sur le Web d’aujourd’hui, je trouve difficile de parler de baisse de niveau ou d’immaturité ;
— je n’ai plus aucun besoin des filtres et de la hiérarchisation réalisés par des équipes éditoriales de journalistes professionnels pour suivre l’actualité ; ce sont des réseaux plus ou moins informels d’usagers qui se chargent de le faire, avec une qualité et une efficacité infiniment supérieures.

Bref : la massification monstrueuse du Web depuis 1996 a donné à la fois énormément plus de lecteurs pour ceux qui s’expriment, y compris sur des sujets difficiles, et énormément plus d’auteurs non-marchands de qualité quand on veut s’informer et se documenter (et même se divertir).

La massification a de plus amené sur le réseau une pléthore de gens compétents sur chaque domaine de l’expérience humaine. Ils produisent une information à laquelle je n’aurais jamais eu accès auparavant, et ils produisent aussi les filtres, la hiérarchisation et l’analyse dont je peux avoir besoin sur chaque sujet.

Alors, oui, la situation pourrait être meilleure. Alors, non, tout le monde ne s’est pas mis à se passionner pour des sujets qui sortent de l’imposition médiatique. Non, l’usage massif d’internet ne nous a pas (encore ?) fait sortir du capitalisme, ni même du néolibéralisme.

En revanche, l’exercice de la liberté d’expression publique via l’internet est un phénomène massif, qui produit massivement des contenus de qualité, contenus qui sont consultés... massivement. Le monde a déjà changé et il est toujours en voie de profonde mutation. Déjà le discours politique a largement échappé à ceux qui en avaient le monopole.

Évidemment, la « fabrique du consentement » (Chomsky/Herman) existe toujours, mais je suis persuadé que l’internet est aujourd’hui l’un des principaux outils de résistance à cette fabrique. Et je ne vois pas ce qui, aujourd’hui, menace plus cet outil aujourd’hui qu’à la fin des années 90, et ni en quoi cet outil serait moins efficace aujourd’hui qu’à l’époque où les « générations précédentes » rêvaient d’un « avenir radieux de l’internet ».

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