Le Scarabée
Masquer la pub

Shmoking, no shmoking

Une aventure du shmok

par ARNO*
mise en ligne : 30 octobre 2003
 

Pas de yiskor pour le shmok

Intérieur nuit. Un immeuble miteux de la banlieue de Los Angeles, octobre 1942, deuxième étage à gauche. Travelling avant sur le foutoir indescriptible qui jonche mon bureau. Le cadre s’élargit, par la fenêtre on devine les lettres géantes d’Hollywoodland.

Je me prépare pour la soirée dans le petit cabinet de toilette. Je rectifie les plis de mon costume en lin couleur crème, assorti à mon Panama crème ; l’ensemble va parfaitement avec mes richelieu bicolores crème et marron ; la répartition des brogueings est idéale. Et mes gatkes par-dessous pour pas trop me les geler. Je pète le feu comme un faigelah.

Coup de sonnette. Je me jette une giclée d’eau de Cologne sur le visage et je referme prestement le panneau coulissant du cabinet. Pose avantageuse, assis au bureau sur une chaise branlante. La chaise qui ne branle pas, je la réserve aux clients. « Arein, c’est ouvert. »

La fille ondule jusqu’à mon bureau dans le froufroutement de sa robe de soirée ; les reflets de sa blondeur platine inondent la pièce d’une lumière irréelle. Je la reconnais illico et ça me colle une sacrée frassk : Carol Symphony, la plus scandaleuse starlette du moment, un sourire à se flinguer, une paire de bristen dont les apparitions à l’écran provoquent d’incontrôlables vagues de suicide, des jambes à user plusieurs paquets de rasoirs jetables. Dans la Navy, les gars ont donné son nom au nouveau modèle de bouées de sauvetage et sa photo accompagne leur passe-temps favori pendant les longs mois de manœuvres en mer. Vingt-trois ans à peine mais, selon la presse spécialisée, déjà une liste d’amants plus longue que le bottin mondain. Tous plus riches et célèbres les uns que les autres, g’vir, alter kucker et compagnie. Une yingeh tsats-keh avec un sacré tempérament, à ce qu’y se dit.

« Arnold Konchalowsky ? », elle demande. « En tout cas, c’est ce qui est écrit sur la porte. Qu’est-ce que je peux faire pour vous, miss ? » Son visage ressort par longues intermittences de la semi pénombre, pris dans l’éclairage clignotant du panneau lumineux du shandhoiz qui occupe les étages du dessous. Pas évident de faire dans le détective upper class quand on a son bureau au dessus d’un bordel.

Comme elle aurait un peu tendance à me mettre le shlang en folie et les baitsim en chaleur, je sors d’un tiroir ma fidèle bouteille de bronfen accompagnée de deux verres, histoire de me donner une contenance. J’essuie celui que je destine à la poulette avec la pochette de mon costard. D’un geste expert (la force de l’habitude), je nous sers deux lampées et je fais un rapide kiddush : « L’chei-im ! » et cul sec. La fille m’accompagne : « L’chei-im », cul sec. Sûr, sacré tempérament, la pépée.

Elle sort une photo de son sac : « Cet homme est Richard Stillman, il a disparu depuis quelques jours. » J’attrape le portrait : « Minute, beauté, c’est pas la peine de m’entourlouper : ce type, même moi je le connais : c’est Long Dick Steel, l’acteur. Un de vos nombreux gelibteh, si je ne me trompe. » Elle ne cille pas : « Je vois que votre réputation de shmok n’est pas usurpée : Richard, Dick... Stillman, Steel... vous croyez qu’on se creuse beaucoup la tête, dans le show-business, pour trouver nos pseudos ? » Il me semble piger le principe : « Azoy ? Et vous, votre vrai nom, c’est pas Carol Symphony, alors ? » Elle sourit : « Vous êtes une flèche. Effectivement, c’est aussi un pseudo. Mon vrai nom, c’est Simhona Karolovskaia. Je suis née dans un petit shtetl près de Duvno. »

« Bon, et je suppose que vous voulez que moi, je vous retrouve votre Long Dick... » Elle me jette un regard méchant : « Non, si je vous ai montré sa photo, c’était juste pour passer le temps. » Voilà qui m’étonne : « Ah bon ? » Elle s’énerve carrément : « Mais bien sûr que vous devez le retrouver, dumkop ! »

« Je comprends que vous soyez un peu tendue, miss, mais rassurez-vous, je suis l’homme de la situation. Si vous m’aviez annoncé avoir perdu votre k’nippel, moi seul serait capable de vous le retrouver. Si y’a bien un foigel dans cette ville, c’est moi. » Elle se contente de pousser un énigmatique : « Ech ! »

« Bon, faudrait qu’on parle gelt, maintenant, gesheft, business si vous préférez. Je vous préviens, je ne suis pas donné. » Elle me rétorque : « On ne va pas en faire une farshlepteh krenk, dans ma branche d’activité, l’argent, c’est chei kuck. » J’explique : « Dans la mienne, par contre, c’est important. Graisser des pattes, soudoyer des témoins, corrompre des filles faciles... tout cela revient cher. Et croyez-moi, dans les bas-fonds de cette ville sordide, on ne fait pas parler les gens avec un plat de borsht. » « Votre prix sera le mien... » Je prends une profonde inspiration et je me lance : « cinquante cents la journée » et, en essayant de ne pas ciller, j’ajoute : « plus les frais. » Elle pose la photo sur mon bureau en se levant et conclut, comme ils disent dans la région de Duvno : « It’s a deal. »

Je la raccompagne à la porte et, en sortant, je porte ma main à mes lèvres avant d’effleurer la mezuzah. Danken Got !

* *

Le « maître d’ » en livrée m’accueille à l’entrée : « Bonjour à Le Paris, Môssieur. Si môssieur veut bien me souivre, le jeune damoiselle l’attend sur la tabeul. (NdT : en français dans le texte) » Mazette, Le Paris, l’un des restaus les plus chics des environs, on ne doit pas y servir de nosherie. Une voix féminine m’y a donné rendez-vous. Des informations importantes, qu’elle m’a dit, « venez seul ». Vu l’endroit, ça va m’exploser la note de frais. J’espère que ça n’est pas une meshugeneh et qu’elle ne va pas m’agonir de tombereaux de conneries qui vont me coûter tzufil.

La fille qui m’attend à la table est surmontée d’une invraisemblable crinière rousse, façon publicité pour de la bière irlandaise. Pas moche, presque une shaineh maidel même ; mais visiblement prosteh leit : elle s’est offert un moment de luxe en me donnant rendez-vous au Paris. Elle me saute au paf illico : « Faites comme si nous étions amants, l’endroit est truffé d’agents français. » (Je hais les français, ils ne se lavent jamais, leurs fromages sentent des pieds et il paraît que ce sont tous des antisémites.) Plus fort, elle demande : « Tu as un revolver dans la poche, ou tu es simplement content de me voir ? » Pour donner le change, je répond : « Je me demande ce qu’une fille vulgaire comme toi fait dans un endroit élégant comme ça... » et on rit tous les deux très fort. Visiblement, personne n’a repéré notre petit manège, les serveurs français (sans doute tous des agents de Vichy) doivent penser que c’est ainsi que l’on parle en Californie.

Nous nous asseyons. Je masque ma bouche derrière la carte et je lui chuchotte : « Qui êtes-vous, pourquoi sommes-nous ici ? » Elle déplace sa propre carte jusqu’à ce qu’elle touche la mienne et se penche discrètement pour échapper aux regards indiscrets des agents français : « Ava. Ava Le Montjus, monsieur Konchalowsky. » Je demande : « “Le Montjus”, c’est un nom français, non ? » Elle : « Oui, mais ne vous inquiétez pas, je suis avec la Résistance, et j’ai justement un contact dans ce restaurant qui détient des informations qui pourraient vous intéresser. »

Je suis scié : « La Résistance française, ici à Los Angeles ? »

Le « maître d’ », genre patibulaire et visage louche, vient prendre la commande. Le monocle, y’a pas, ça ne donne jamais un air sympathique. J’adopte l’attitude du type qui balance nonchalamment des chiffres au hasard dans un restaurant chinois comme s’il connaissait la carte par cœur : « Je vais prendre la Carabistouille de choses molles servie dans sa sauce tiède (en français dans le texte), et pour mon amie, ce sera la Ribambelle de petites saloperies fraîchement chiées par le Chef (en français pareil). » Je me penche vers Ava : « Tu prends toujours ça, n’est-ce pas ma chérie ? » Le type se plie en deux, claque bruyamment des talons, énonce « Excellent choix, indeed, môsieur. » et se dirige au pas de l’oie vers les cuisines. Je chuchote à mademoiselle Le Montjus : « En fait, il m’a l’air plutôt sympathique, celui-là, pour un français. »

Je me cache le visage avec ma serviette de table : « Ava, quel rapport entre la disparition de Long Dick Steel et la Résistance française ? » Mais à ce moment, le groupe de musiciens, tous en t-shirt moulant à rayures horizontales, petit foulard rouge et ridicule béret noir sur la tête, accoste notre table. Je fais signe à Ava de faire comme si. Celui qui tient l’accordéon propose : « Si monsieur veut nous indiquer une chanson, nous nous ferons un plaisir de l’interpréter pour lui et son amie. » et il sourit à Ava. Je ne me laisse pas démonter : « Hé bien, quelque chose de romantique, voyons. Je ne sais pas, moi... vous connaissez Di Zilberne Chasene, par exemple ? » Le type me fait un franc sourire : « Mais bien sûr, monsieur. », il se tourne vers les deux autres, compte « Ein, Twei, Drei ! » et les voilà qui entonnent une version que je ne connaissais pas, dont le refrain est « Du bist eine schöne Blume ». C’est vrai que le yodel, ça met une ambiance très romantique.

Ava me glisse : « J’adore la belle musique. » J’opine : « Moi aussi, allons-nous-en. »

Une fois que les gus sont partis chanter « Heili heilo on rentre du boulot » à une autre table, Ava m’avertit : « Ces types ne me semblent pas très nets. Ils ont un accent bizarre, pour des français. » Je dois avouer : « This sounds like French to me ! » (note du traducteur : intraduisible ; littéralement : « pour moi c’est du chinois »). Je remarque cependant : « Mais c’est vrai qu’ils ne sentent pas très mauvais, pour des français. C’est étrange, non ? »

Soudain elle a l’air paniquée : « Partons d’ici, vite. » On se lève et on se dirige vers la sortie. Ava marche très vite. Je pense « Ava m’fatiguer si elle continue à marcher comme ça. Ava falloir qu’on ralentisse. » et je suis plutôt content de ma connerie.

Sur le trottoir, elle me fait face et se met à parler très vite : « Il faut que je vous parle. Maintenant. Long Dick Steel est... », elle s’interrompt, ferme les yeux tendrement et se pend à mon cou. « Allons, mademoiselle, on se connaît à peine. C’est peut-être un peu rapide pour se câliner comme ça en public, vous ne trouvez pas ? » À cet instant, trois soldats de la Wermacht surgissent du restaurant, pistolet mitrailleur au poing. Je reconnais les musiciens de tout à l’heure.

Dans un moment d’intense lucidité intellectuelle, je lève les bras en signe de reddition. Ava s’effondre à mes pieds. Je me penche : « Hé ben... ? » et je constate qu’un point sanglant se forme dans son dos. Le type qui tenait précédemment l’accordéon aboie des ordres en faisant des moulinets avec les bras : « Alles, was lebt, singe frölich : Die Musikkunst bleibet ewig ! » Terrifiant. Avant de détaller, j’ai le temps de penser : « Des nazis ! Je déteste ces types-là. »

Je vous passe les détails inutiles, mais en gros je parviens à m’échapper.

Arrivé à mon bureau, je découvre qu’Ava avant de mourir m’avait averti en glissant un billet dans la poche de mon manteau. Sur le billet, il y a l’adresse d’un hangar sur le port.

* *

Brume à couper au couteau, les lampadaires plaquent des ombres inquiétantes sur les murs du hangar. Je m’accroche à mon Panama pour ne pas me pisser dessus.

Je pénètre dans le hangar, l’arme à la main. Un vision impressionnante m’attend : un hydravion gigantesque occupe presque entièrement l’immense espace. Chaque aile semble mesurer près de cinquante mètres. Sept monstrueux moteurs sont déjà assemblés, un espace sous l’aile gauche semble en attendre un huitième. Les hélices sont hautes comme un immeuble de deux étages. Sur son flanc est affiché en lettres géantes : « KaiserHughes Corp ».

Un corps nu est étendu sous l’empennage de l’engin. Long Dick Steel. Une mare de sang. Pénis sectionné. La lettre aleph gravée au couteau sur le buste.

Dehors un orage éclate, avec bruit de foudre, éclairs qui font bouger les ombres et tout le toutim.

Ma tâche s’achève ici. J’ai logé mon client, il ne me reste plus qu’à faire mon rapport à miss Symphony. Quand même, je m’interroge : quel rapport entre un acteur mort, à poil, castré et tatoué d’un aleph de sang, un avion géant, et une bande de musiciens de la Wermacht dans un restaurant français ? Quoi donc, si ce n’est une shreklecheh zach ?

Le shmok se rebiffe

Au bout du canon de mon revolver, il y a le visage moche et haineux du nazi accordéoniste du restaurant français. L’inconvénient de la situation, c’est qu’à quelques centimètres de mon propre visage, ce même nazi pointe son Lüger dans ma direction. Nos bras se croisent au niveau des poignets. Près de nous, un de chaque côté, les deux autres musiciens nazis s’effondrent au ralenti.

Comme la situation est un poil bloquée, j’en profite pour vous expliquer comment j’ai réussi à me débarrasser de deux nazis pendant que nous nous tenions mutuellement en respect avec le troisième...

Je venais de réciter un rapide kaddish près du corps de feu Long Dick Steel et je m’apprêtais à regagner mes pénates, quand les trois zicos franco-allemands me sont tombés sur le râble. Presto j’ai défouraillé mon flingue et j’ai braqué les trois affreux. Le temps de faire ça, eux aussi me visaient. Trois contre un, avec ce genre d’armes, je ne parviendrais même pas à en emmener plusieurs avec moi au ganeydn. Histoire de les tenir à distance, j’ai alors commencé à changer de cible : une fois celui de gauche, puis celui en face de moi, puis celui de droite, puis celui de gauche, et ainsi de suite, à toute vitesse. Les deux nazis sur les côtés, entraînés par l’effet de symétrie, se sont à leur tour mis à changer de cible à toute vitesse. Celui de gauche me visait, puis visait celui en face de lui, puis le chef, puis moi et ainsi de suite ; celui de droite me visait, puis celui en face de lui, puis le chef à sa droite, et puis moi... Moment intense : ballet que tout amateur de belles chorégraphies viriles avec des armes à feu se doit d’apprécier. À un moment où les deux musiciens nazis étaient en train de se braquer mutuellement, j’ai crié « Pan » et, par réflexe, ils se sont entreflingués. Ils ne devaient pas être nazis depuis bien longtemps, parce que des nazis professionnels se seraient montrés beaucoup moins nerveux...

Reste le problème du troisième, qui me braque autant que je le braque. Ça n’est pas une situation d’avenir, parce que si je tire il tire, et inversement, et on s’envoie mutuellement brouter les pissenlits par la racine. Alors on commence à reculer lentement, lentement, sans cligner des yeux et sans cesser de se tenir en joue.

Tout en reculant, il me vient une idée épatante pour essayer de le déstabiliser : réciter à haute voix des extraits de la Torah. Comme c’est un nazi, ça va le faire chier et, avec un peu de chance, il va perdre tous ses moyens. Je me lance, de tête, toujours en le visant : « Et j’enverrai sur toi l’Ange de la Vengeance... euh... et il vengera mes enfants... euh... et mes ennemis craindront ma colère... euh... hum... » C’est dans ces moments-là qu’on regrette de n’avoir pas été plus studieux en préparant sa bar-mitsve. Face à moi, le nazi n’a pas l’air du tout impressionné ; au contraire, c’est lui qui se met à déclamer : « La terre sera totalement dévastée, pillée de fond en comble ; le monde entier dépérit et se dégrade, les habitants de la terre se consument, il n’en reste que très peu. Le son joyeux des tambourins a cessé. La cité du néant s’est effondrée, toute allégresse a disparu, la joie est bannie du pays... » Je vois son doigt presser la détente de son Lüger, pendant qu’il conclue : « Isaïe 24, 1-13 ». Je comprends alors que je vais rejoindre mon créateur, zigouillé par un musicien allemand qui n’a pas séché son catéchisme.

Je devrais voir défiler mon existence devant mes yeux, mais seul un écran vide et blanc apparaît. C’est un peu vexant.

Mon pied bute sur un objet mou : le corps de Long Dick Steel. Je bascule en arrière au moment où le Lüger de l’Allemand crache sa balle mortelle. Déséquilibré, je fais des moulinets avec les bras pour essayer de me rattraper, et le coup part : la balle quitte mon revolver, fendant l’air en provoquant des tourbillons circulaires dans son sillage, ricoche sur la carlingue de l’hydravion et va s’enficher dans la chaîne soutenant le moteur qui n’a pas encore été installé, à plusieurs mètres au-dessus de la tête du nazi. Le souffle de sa balle, qui vient de passer à quelques centimètres de mon visage, fait légèrement trembler la peau de ma joue gauche. La chaîne qui soutient le moteur lâche avec force crépitements et étincelles, le nazi a juste le temps de dire : « Ach ! » et le monstrueux Pratt & Whitney de 3000 chevaux s’abat sur lui dans un chaos épouvantable.

Je quitte le hangar sans même jeter un œil derrière moi. Pour que ce type ait survécu à la chute d’un moteur de plusieurs tonnes, qu’il se relève et se mette à marcher, il faudrait au moins que ça soit un robot indestructible venu du futur et, pour se faire passer pour un musicien nazi, il faudrait en plus qu’il soit programmé avec un très fort accent germanique. L’idée me pétrifie. Finalement, je pense : « Naaan.... » et je me remets en route.

* *

Carol Symphony est déshabillée de soie noire. Quand elle ondoie dans la pièce, le tissu contre sa peau émet un bruit d’une douceur extrême. Je ne peux m’empêcher de me demander quelle partie de son corps provoque cette suave mélopée : sa poitrine, qu’elle a fort avantageuse sur le devant, ses reins, qu’elle a fort bien placés à l’arrière, son ventre, qu’elle a sur le devant mais plus bas ? Je me dis qu’avec les formes qu’elle a, ça doit faire des sons de partout ; c’est plus un déshabillé, c’est un orchestre symphonique.

Quant à moi, j’observe dans le miroir de la chambre ce que ça donne quand je suis en marcel avec des bretelles. Les bretelles, chez certains hommes, ça fait ressortir la carrure, ça souligne la proéminence des pectoraux, la musculature des bras... chez moi, ça ne fait rien ressortir du tout. En fait, si, ça ferait plutôt ressortir qu’il faudrait penser à me restreindre sur les sucreries. Miss Symphony s’alanguit contre la porte. Je fais un gros effort pour rentrer le ventre.

« Bon, Konchy, je deviens mashugge à tourner en rond dans cette piaule ; je vais me prendre un drink au bar. Si tu as besoin de moi, tu n’auras qu’à siffler. Tu sais comment on fait pour siffler, n’est-ce pas ? Tu places deux doigts dans la bouche, et tu souffles. » Elle siffle et elle disparaît dans le couloir.

Alors je me mets deux doigts dans la bouche et je souffle le plus fort possible. Rien ne sort. Je souffle de plus belle, et tout ce que j’arrive à faire, c’est à me cracher un long filet de bave sur le marcel. Désespéré, je me jette sur l’oreiller et j’en extrais mon flingue.

Geste extrême de l’homme auquel son amour semble échapper, je pointe le bout du revolver vers ma bouche. J’entrouvre les lèvres, et j’approche lentement le canon. Et je souffle le plus fort possible dedans : « Touuuuut ! »

La silhouette de Carol se découpe sur le pas de la porte : « Tu as sifflé ? » Je fais le type que les grandes blondes à forte poitrine n’impressionnent pas : « Viens là, bubee... »

(Avertissement. La scène suivante dépeint les relations entre monsieur Arnold Konchalowsky et mademoiselle Carol Symphony de manière extrêmement graphique. La Commission a constaté que toutes les règles du code Hays y sont transgressées. Notamment : les deux personnages s’embrassent sur la bouche pendant plus de deux secondes, la jeune femme s’allonge sur le lit avec une langueur indigne d’une jeune fille bien comme il faut, les personnages, dont tout indique dans le scénario qu’ils ne sont pas mariés, ont des relations que l’on pourrait qualifier de sexuelles, et monsieur Konchalowsky garde ses chaussettes pendant l’amour. Cette scène choquante a donc été retirée et ne sera pas présentée au public.)

Shmok on the water

Gros plan, limite macro ; une paire de dés traverse l’écran au ralenti. Le cadre resserré sur les dés, le ralenti, tout ça en noir et blanc avec un éclairage tarabiscoté, le réalisateur se dit que c’est vachement classieux. Genre ça symboliserait la course inéluctable du destin vers un avenir incertain. Le critique de Télérama, en voyant ça, il a envie d’écrire : « Le plan d’introduction, il tue la tronche », mais il préfère expliquer que c’est « l’influence de l’expressionnisme européen qui rencontre la série B mexicaine de la RKO, ou quand le polar noir américain rivalise avec les meilleurs clips musicaux des années 80 »...

* *

Je ramasse les dés et j’annonce, péremptoire : « Ça y est, je sais qui est l’assassin ! » Miss Symphony semble surprise. Je me redresse légèrement, je tousse dans mon poing ; il vaut mieux avoir la voix claire pour ce genre d’annonce capitale. Je prends le temps d’une courte pause, histoire de vérifier l’effet produit sur mon auditoire. Le regard de Carol se couvre d’un voile d’inquiétude (tiens, tiens...).

J’annonce : « C’est le colonel Moutarde, dans la bibliothèque, avec la corde... »

Carol est rassurée : « Ben non, c’est pas ça. Tu peux enlever ta deuxième chaussette. » Je maugrée (« A broch ! »), mais j’obtempère. Me voilà quasi à poil ; il ne me reste plus que mon slibar. Carol Symphony, elle, n’a même pas perdu un gant : « Koncky, c’est terrifiant d’être aussi nul au strip-cluedo. » Je confirme : « Et au strip-poker, et au strip-monopoly, et au strip-1000-bornes. C’est dingue, je dois être maudit, avec les strip-kekchose... ». Ou alors carrément exhibitionniste.

Carol lance les dés et déplace son petit bonhomme. Large sourire : « Alors, c’est bien le colonel Moutarde, avec la corde, mais c’est dans le petit salon... » Sans attendre que je vérifie, elle ordonne : « J’ai gagné, tu peux tomber le caleçon ! » Je me lève du lit pour procéder à l’opération humiliante ; Carol insiste sévèrement : « et tu fais ça sexy, biteh... » Je remue donc les hanches, façon sexy et tout, et j’essaie de descendre le slip d’un mouvement vigoureux et viril, pieds joints, jambes bien droites, comme à la parade ; je perds l’équilibre et je me ramasse comme une grosse otarie pétée à la bière, les mains désespérément accrochées au caleçon au niveau des genoux. La tête collée au plancher, je suis en train de me dire que, ce genre de chose, c’est vraiment pas mon truc ; c’est à ce moment que de violents coups retentissent contre la porte de la piaule.

Une main tirant sans succès le caleçon vers le haut, une main tendue vers la chaise où est posé mon calibre, j’assiste impuissant et honteux à l’entrée en scène du commissaire Carpacio (blase complet : Pépé Carpacio, pour les ceusses qui aiment les jeux de mots désopilants) : « Ben alors, Konchalowsky, z’êtes pas habillé, à c’t’heure ? » Je rétorque : « Et vous, z’êtiez pas mort, aux dernières nouvelles ? » Carol : « Vous nous apportez les tapas ? » Carpacio me regarde me rhabiller : « Miss Symphony, je constate que vous appréciez ces petits amuse-gueules insignifiants qui, s’ils participent d’une ambiance festive et conviviale tout en ouvrant l’appétit, ne suffisent pourtant pas à remplir le ventre d’une honnête femme mais, non, je n’apporte pas des tapas. Plutôt des mauvaises nouvelles. »

Vexé, je décide d’interrompre le concours d’éloquence : « Coupez la merde, Carpacio (note du traducteur : en anglais, “Cut the crap, Carpacio”, mais je ne sais pas ce que ça veut dire). Vous n’êtes certainement pas venu nous parler des vices culinaires de votre Barcelone natale. » Le commissaire jette son chapeau sur la chaise : « En effet, Konchalowsky. On a trouvé un nouveau macab. Toujours sur le port de San Pedro, avec un signe cabalistique gravé au couteau sur le bide, et tout aussi castré que le précédent. Vous pouvez me croire, je ne vous raconte pas une merde de taureau (NdT : je fais ce que je peux). »

* *

Tout de gris vêtu, je me fonds parfaitement dans la nuit méchamment brumeuse du port. Si j’allume une clope, c’est certain, je n’y verrai plus rien du tout. À quelques mètres de là, la mer clapote comme une conne contre le quai.

Je me demande ce que j’espérais découvrir en venant rôder ici : les équipes du precinct de Carpacio ont déjà ratissé la scène et embarqué tous les indices. Connaissant le commissaire, il n’y a aucune raison que ses hommes soient passés à côté d’éléments utiles. M’enfin ça fait partie du métier : traîner comme un dybbuk et s’imprégner de l’ambiance de l’endroit. Ça ne coûte rien et ça permet de facturer des heures supplémentaires.

Approchant du hangar du dernier meurtre, j’ai la nette impression d’être observé. Je dégaine mon arme, prêt à toute éventualité. Provenant de derrière l’épais mur de brume, des chuintements me parviennent péniblement. Le bruit lui-même est pénible, insupportablement pénible : un mélange de raclements, de sifflements étouffés, c’est un bruit guttural, glauque et humide. Proprement indescriptible. Une horreur inexprimable m’envahit dans l’instant. Quelle chose extraordinaire peut donc produire un tel son ? Se poser la question, c’est jouer avec des frayeurs ancestrales enfouies au plus profond des ténèbres de l’âme, des sentiments immémoriaux et primitifs qui vous mènent à la frontière de la folie. C’est le bruit de l’indicible forçant les portes de notre monde, l’innommable qui veut franchir les frontières du temps et de l’espace.

En gros, ça fait le bruit d’un canard qui aurait avalé un bout de tuyau en plastique.

Je m’élance dans la direction du bruit, freiné dans mon élan par l’épaisseur molletonnée du brouillard du port. Passant le coin du hangar, je distingue au loin un groupe d’ombres qui courent vers l’embarcadère. Elles ne courent pas comme un être humain le ferait : elles claudiquent à vive allure, sautillant d’une jambe sur l’autre à la manière d’un grand singe. Il me semble deviner que les trois ombres sont dotées de têtes trop larges par rapport à la taille du corps. Je bondis.

Arrivées au bout du ponton, les trois silhouettes simiesques s’arrêtent. Je continue de courir dans leur direction. Je les tiens. Je ralentis le pas, sûr de mon affaire. Inutile de compromettre ma situation. De toute façon, je déteste m’essouffler. Tout en marchant, je vérifie que mon flingue est prêt à l’usage.

Lorsque je relève les yeux en direction du groupe de créatures, j’entends « plouf » et constate que l’une d’elle a déjà disparu, pendant qu’une seconde est en train de se jeter du haut du quai. Il faut que j’attrape la dernière avant qu’elle ne plonge à son tour : j’ai autant envie de sauter dans l’eau glacée que de me faire un luch in kup.

Est-ce le manque d’oxygène dans mes poumons provoqué par ma course, est-ce un jeu de lumière des réverbères dans l’épais brouillard ? Lorsque j’arrive à quelques mètres de la troisième ombre, celle-ci tourne son visage vers moi et plonge à son tour. Ai-je bien vu ? Est-ce un mauvais tour de mon imagination ? Il me semble perdre la raison, sombrer aux limites de résistance de l’esprit humain. L’ombre simiesque, telle qu’elle s’est dévoilée à moi avant de disparaître dans les flots glacés, avait bel et bien un visage de poisson.

Il me faut quelques instants pour me ressaisir. Je perds momentanément l’usage de la parole ; mais comme je n’ai rien à dire à personne, je ne m’en rends pas vraiment compte.

L’eau. L’eau glacée du port. Je ne rêve pas : l’eau glacée du port émet une lueur verdâtre, elle semble comme luminescente. Cela fait comme une traînée de plancton phosphorescente qui conduit du ponton au grand large.

Je suis au bord de la crise de nerf, lorsqu’un coup violent m’atteint sur l’arrière du crane. Je m’effondre. Avant de perdre totalement connaissance, j’entends quelques mots, incompréhensibles mais terrifiants : « Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn ».

Sans doute de l’allemand...

Faudrait arrêter de shmoker de la gueule du monde

Le type est en grand uniforme d’apparat, du style Obersturm-machin. Assez impressionnant, faut avouer : il porte des culottes, des bottes de moto et un blouson de cuir noir avec un aigle sur le dos. Le genre qui sème la terreur dans toute la région. Et le képi ! Faut le voir avec sa casquette, mise à la casseur d’assiettes ; et son petit bout de mégot, qui le fait sans arrêt clignoter des carreaux.

C’est lorsqu’il chausse son monocle que je le reconnais enfin : c’est le « maître d’h » du restau français ! C’est con, rien qu’à la minerve j’aurais dû le remettre. Avec son fume-clopiots à la Marlene, c’est pas croyable comme ça lui donne un air mal-aimable.

Quant à moi, c’est pas la joie : je suis attaché à un fauteuil de dentiste, et je suis encore à poil. Si vous voulez mon avis, le scénariste doit avoir des tendances hum-hum. Et avec ça, le fond de l’air serait comme qui dirait plutôt frais.

« Ach », fait le monoclé avec un accent épouvantable, « fous fous demandez sans doute où nous nous troufons... » J’opine du chef. « Nous afons fait un petit foyache, pendant votre sommeil, monsieur Konchalowsky. » Je l’interpelle sans ménagement : « Un “foyache” ? Qu’est-ce que vous voulez dire par là, espèce de, euh, sale nazi ? » L’autre ne se démonte pas : « Un foyache en bateau, une croißière, une fadrouille en mer, une traferzée, une odyzée, une exgurzion, une zorte de promenade... » Je corrige : « Ah, un voi-ya-geu, un voyage quoi. » « Voilà, z’est za, un foyache. »

« Foyez-fous, monsieur Konchalowsky » (non, je ne fois pas du tout), « fous m’êtes zympathigue ; aussi vais-che vous autoriser trois guestions auxquelles che m’engage à répondre. » Le nazi qu’a qu’un seul carreau de lunette tire une longue bouffée sur son fume-cigarettes. Il semble en retirer un immense plaisir (note de l’éditeur : nous avons décidé de conserver cette mention, qui figure dans la version originale ; nous attirons cependant l’attention du lecteur et des éventuelles associations de bronchiteux qui voudraient nous faire un procès, qu’ici c’est le méchant nazi qui fume, comme quoi c’est vraiment nazi de fumer, et qu’il ne faut pas le faire si on n’est pas soi-même un tortionnaire fasciste — ou apparenté ; en tout état de cause, nous rappelons que fumer nuit gravement à la santé).
— Fous affez bien compris : che réponds à trois guestions, et ensuite on vous sicouille.
— Comment ça, vous me « sicouillez » ?
— On fous sicouille, on fous egstermine, on fous anéantit, on fous torture à mort, on fous azaßine, on fous egsécute, on fous liguide.
— Ah, vous voulez dire « zigouiller » : trois questions et ensuite vous m’abattez, vous m’égorgez, vous me saignez, vous me sacrifiez, vous m’étripez, vous allez m’occire, vous me décimez, vous me ratiboisez, vous me supprimez, vous me trucidez, vous me descendez, vous me lardez, vous me refroidissez, vous m’envoyez ad patres...
— Z’est za. En gros, z’est za. Bon, il fous reste deux questions.

Ah, salaud de nazi, il m’a bien eu. Ces nazis sont décidément de méchantes personnes ; ça doit être pour ça qu’ils ont toujours le mauvais rôle au cinéma. Je tente d’argumenter :
— Ah mais non, ah mais non.
— Zizi, zizi, fous affez déchà utilisé une question.

J’argumente de plus belle :
— Non non, non non, puisque je vous dis que non.
— Fous commencez à m’inzupporter, monsieur Konchalowsky. Continuez comme za, et che ne répondrai à aucune question. Vous mourrez alors sans que fos lecteurs sachent le fin mot de l’histoire. Vous croyez que c’est ce que veulent fos lecteurs ? (Note du webmestre : penser à installer un système de vote pour que les gens ils donnent leur avis.)

Tant pis. « Très bien, espèce de sale bonhomme. Voici ma première question : quel rapport entre des nazis, un hydravion géant, des acteurs castrés avec une lettre gravée sur le ventre, un restaurant français et une race d’hommes-poissons ? »

« Ach, évidemment. Quel rapport, n’est-ce pas, si ce n’est une schreckliche Sache ? » Il prend un air réjoui tout en tirant une grande bouffée de goudron, de monoxyde de carbone, de formaldéhyde, d’acide cyanhydrique, de benzène, de chlorure de vinyle, de chrome, de radionucléides, de naphtalènes, de pesticides, d’ammoniac, de nickel, d’arsenic et de plomb pour, finalement, un plaisir bien fugace et décevant.

Puis il m’explique longuement l’histoire : lors des essais en mer de l’hydravion de Hugues et Kaiser, l’engin aurait heurté une sorte de gros rocher sous la surface de l’eau. Quelques jours plus tard, des espions allemands, infiltrés en Californie déguisés en musiciens de restaurant français, en surveillant le hangar de l’engin (initialement dans le but d’en dérober les plans de construction), sont tombés nez-à-nez avec une petite troupe d’hommes-poissons. Les musiciens parvinrent à capturer l’un d’entre eux. Torturé sauvagemment (la méthode de la baignoire, terrible), l’homme-poisson n’avait prononcé qu’un mot : « Dagon ». Là-dessus, il rendit l’âme, et resta ainsi, flottant à la surface de l’eau, la bouche grande ouverte, le ventre en l’air.

Du haut de sa minerve, l’homme au monocle ajoute : « Quand fous êtes venu au restaurant avec fotre cheune amie, ch’espère que fous affez goûté à notre carabistouille de produits de la mer, monsieur Konckalowsky. » Et il part d’un grand rire vachement nazi.

Je me demande bien ce qu’il veut dire. Elle était délicieuse, la carabistouille au poisson.

L’amateur de produits cancérigènes reprend son exposé. Ce simple mot, « Dagon », apparemment inutilisable, s’avérait corroborer les informations tirées d’un manuscrit récemment découvert dans une médiathèque du Massachusetts : si l’on parvenait à localiser Y’ha-nthlei, la ville oubliée des hommes-poissons, on pourrait y invoquer des forces supérieures assurant au Reich la victoire absolue sur le monde. Et là, il rit encore comme un fasciste hystérique.

« Et zette zité oubliée, monsieur Konchalowsky, c’est justement ce qu’avait heurté l’hydravion... Hé oui, monsieur Konchalowsky, nous zommes en ze moment-même à l’intérieur de la zité de Y’ha-nthlei. »

— Pon, hé pien, il fous reste une question avant de... fous zafez bien...
— L’eau. J’ai vu qu’elle était fluorescente. Une longue traînée qui part du port et qui, je suppose, mène ici. Pourquoi l’eau émet-elle cette troublante, étrange et malsaine lueur ?
— Ah, ça, ce sont les hommes-poissons. Ils bouffent trop de plancton et après ils font pipi dans l’eau.

Tout s’explique donc. L’épaisseur nauséabonde du mystère se dilue enfin dans l’éther clair de la comprenette.

Le nazi s’écrase la cigarette sur le rebord de sa minerve, la jette par terre et, en quittant la pièce, m’explique encore : « Che fous laisse aux mains du doktor Helmut. Il va prélever sur vous le dernier élément nécessaire à notre cérémonie maléfique. Pour cela, il doit respecter un rite très ztricte : il va vous graver une lettre cabalistique sur le ventre, avant de fous couper votre sicounette. »
— Comment ça, la « sicounette » ?
— Ach, et puis Scheisse ! Atieu, monsieur Konchalowsly.

Très courtois, avec ça.

* *

Le doktor Helmut s’approche de moi, armé d’une petite fraiseuse qui fait un affreux petit bruit strident. Horreur : c’est un dentiste nazi ! (Note du producteur : virer ce passage. Le coup du dentiste tortionnaire nazi, c’est vraiment pas crédible.)

Ligoté à la chaise, je me concentre aussi fort que possible pour essayer de rétracter mon engin (ma sicounette, donc). Je pense à de l’eau très froide, mais alors vraiment très froide. Mais ça me donne seulement envie d’aller aux toilettes.

L’immonde doktor approche très lentement la roulette et s’apprête à graver l’aleph sanglant sur mon bide rebondi. Je pense : « Rentrer le ventre. Rentrer le ventre. » Tu parles, Charles.

Alors je tente : « Là, derrière vous ! » L’infect dentiste refuse de se laisser distraire : « Ach, za ne prend pas, ce petit jeu, afec moi... » Grozière erreur, parce que justement, derrière lui...

Derrière lui se tient Karol Symphony, armée de deux flingues semi-automatiques de gros calibre qu’elle tient à bout de bras. Elle est vêtue d’un petit haut hyper seyant verdâtre, et d’une petite chose toute simple, genre culotte de cycliste noire. Depuis notre dernière rencontre, elle a eu le temps de se recolorer en brune, avec une interminable queue de cheval nouée dans le cou. Le petit haut lui fait une paire de loches pas croyable, mais avec le cycliste moulant, on a surtout envie de rester derrière pour lui mater le popotin pendant qu’elle courrait, ou qu’elle escaladerait des murs, ou qu’elle s’accroupirait pour pousser des caisses (ce genre de trucs que font les filles).

Karol lui plombe deux balles dans la tête. Je jubile : « Pan, dans les dents, pauvre con ! »

Pas trop le temps de se congratuler, il nous faut encore interrompre l’incantation de la Marlene Dietrich d’opérette.

* *

Lorsque nous arrivons dans la grande salle, l’Obersturm-truc est en train de déclamer son discours aux puissances occultes d’une voix extrêmement sentencieuse : « Entre ici, Nyarlathotep, avec ton terrible cortège d’ombres, avec ceux qui sont morts, et même, ce qui est peut être plus atroce, avec ceux qui sont morts-vivants. » Y’a pas à dire, les cérémonies satanistes, ça a de la gueule.

La cohorte d’hommes-poissons applaudit avec les nageoires. Un grand bassin plein d’eau se met à bouillonner au milieu de la salle. Vraiment, le temps presse.

Je vous passe les détails inutiles à la compréhension : Karol pose plusieurs kilos d’explosifs qu’elle a emportés dans un minuscule sac à dos, on s’éloigne prudemment, elle fait tout exploser, la cité engloutie est détruite et encore plus engloutie qu’avant, et on s’accroche à une grosse poutre pour ne pas se noyer.

Pour rentrer au port, on n’a plus qu’à suivre la traînée de pisse.

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