Le Scarabée
Masquer la pub

« SOS-ISF »

par ARNO*
mise en ligne : 9 juin 1997
 

Ou pourquoi la gauche a gagné les élections.

Pendant quelques mois, les politologues (tiens, politologue, encore un métier de fainéant, ça !) vont nous pondre analyses sur analyses sur le thème : « comment n’avons-nous pas vu la gauche venir ? », « pourquoi Elizabeth Tessier s’est-elle trompée ? », « comment la gauche a-t-elle remporté les élections sans faire de campagne ? ».

Hé bien, sans me vanter, ami lecteur, tu as bien fait de venir sur le Scarabée, parce que moi, je sais pourquoi la gauche a gagné ; en plus, je vais te le dire pas plus tard que maintenant, et gratuitement.

Bien sûr, tu t’interroges : « si tu n’es pas politologue, comment peux-tu savoir ? ». D’abord, parce que justement je ne suis pas politologue. Ensuite, parce que j’ai une méthode infaillible : je lis dans le pipi de chat. C’est très simple : j’étends le journal du jour dans la litière de Bob, mon matou, et j’attends. Le soir je n’ai qu’à repérer les endroits du torchon que mon brave greffier a souillé.

Bon, trève d’explications scientifiques, j’en viens à ce qui t’intéresse, les conclusions de mon analyse pas-politologique pour deux sous : à la question « pourquoi la gauche a-t-elle gagné ? », cent pourcent des chats interrogés (sur un panel représentatif de un bestiau) ont répondu : « je fais pipi sur la publicité "SOS-ISF" ».

C’est donc ça ! (Vous allez voir, c’est parfaitement logique.) La gauche doit sa victoire à la Barclays Bank, qui a couvert Paris d’affiches « SOS-ISF » pendant les élections !

Que montre cette pub ? Un type avec une tronche de riche qui fait la gueule. Attention, faut pas se tromper : le riche, quand il fait la gueule, il sait se tenir, il pleure pas, il crie pas, mais on devine à son air contrarié de Balladur qui vient de se faire mettre par Chirac qu’il n’est pas très jouasse. Donc, sur l’affiche, la tronche affligée d’un riche pas jouasse.

Déjà le message est clair : juste avant les élections, les riches sont pas jouasses. Pas besoin de connaître les sondages secrets-interdits pour comprendre : si les riches font la gueule, c’est que la droite va perdre. Logique.

Que dit la pub ? Pas grand chose, si ce n’est « SOS-ISF », avec le numéro de téléphone de la Barclays (une banque de riche, vu que c’est une banque anglaise). ISF, c’est pour « Impôt de Solidarité sur la Fortune », un impôt que seuls les riches paient . Les riches trouvent que c’est une injustice, tous les autres pensent : « bien fait pour leur gueule, ils n’avaient qu’à pas être si riches ! ». Y’a pas à dire, l’ISF, ça fait du bien où ça passe...

Donc c’est une pub pour les riches. Leur balancer un tel message avant les élections, c’est des coups à faire perdre Toubon, ça. En effet, le riche, il voit ça, il se dit : « Ca fait quatre ans qu’on a la droite, et je paie toujours cette saloperie d’ISF ! ». Du coup, le riche, il va pas voter à gauche (faut pas exagérer), mais il ne va pas annuler sa partie de chasse en Sologne avec le préfet pour aller voter. A cause de cette pub, les riches n’ont pas voté à droite.

Et surtout, tous les autres, les pas-riches, en voyant cette pub, ils sont écoeurés. Parce que cette pub, c’est le symbole parfait du libéralisme, d’une société où les riches font des pubs pour riches, où le cynisme s’affiche sur les autobus. C’est bien foutu, d’ailleurs : la pub elle est collée à l’extérieur des autobus, parce qu’à l’intérieur personne ne paie l’ISF. Le type normal, cette pub, elle le fait gerber ; ça serait marqué : « j’ai trop de fric et je sais pas quoi en faire... », ce ne serait pas pire.

Le peuple, cette pub, elle lui rappelle que la droite, elle a diminué l’ISF et augmenté ses impôts ; que la droite, elle a augmenté la TVA, qui ne s’applique pas aux placements financiers des riches. Le peuple, il a la seule réaction saine face à cette affiche : « dimanche, je vire tous ces cyniques ! ».

N’est-ce pas qu’il est doué, mon chat : c’est bel et bien la très libérale Barclays Bank qui a fait élire la gauche. C’est pas plus compliqué que ça, le métier de politologue !

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